Opinions

Une opinion de Marc Uyttendaele

Hendrik Vuye, professeur de droit constitutionnel aux Facultés Notre-Dame de la Paix de Namur est un homme intelligent, un professeur apprécié de ses étudiants et un juriste talentueux. Tout au plus a-t-il des convictions, est-il néerlandophone - ce qui n’est en rien une tare - et se présente-t-il, aujourd’hui, à des élections législatives.

Il n’y a là rien d’original. Les universités ont toujours été un creuset dans lequel les partis ont puisé certains de leurs responsables les plus brillants. Le monde politique leur a même offert parfois une deuxième vie après leur vie académique, permettant ainsi de donner à tout un chacun une grille de lecture intéressante de leurs écrits passés. Il n’y a donc rien de choquant, ni d’étonnant à voir quelqu’un qui enseigne le droit constitutionnel - qui est aussi le droit de la politique - succomber aux délices des exercices pratiques.

Comme dans un film de Woody Allen, il sort ainsi de l’écran pour se plonger dans la vraie vie. Hendrik Vuye n’est ni le premier, ni sans doute le dernier à se lancer dans une telle aventure personnelle. Un ancien professeur de l’UCL conduira, le 25 mai prochain, une liste cdH à la Chambre à Bruxelles et il est délicieux de se souvenir que le plus brillant titulaire d’une chaire de droit constitutionnel de sa génération - François Perin - a été, dans les années septante, l’un des pères de la réforme de l’Etat.

Le grain de sable réside dans le fait qu’Hendrik Vuye se présente sur une liste N-VA, soit un parti séparatiste qui dénonce le modèle belge, qui réprouve la solidarité entre régions et qui, sans sortir du jeu démocratique, réalise en son sein l’alchimie entre les tenants d’un libéralisme débridé et les nostalgiques d’un mouvement nationaliste flamand qui, déçus par l’extrême droite, essaient à peu de frais de retrouver une vague virginité idéologique. Croire que le droit est neutre serait se bercer d’une douce illusion.

Le droit constitutionnel n’échappe pas à la règle. Il suffit, pour s’en convaincre, de comparer les ouvrages de doctrine, les sensibilités contrastées des différentes universités et mieux encore de constater que, sur diverses questions sensibles, les jurisconsultes du Conseil d’Etat se sont à ce point divisés qu’ils ont été incapables de poser un diagnostic commun sur la validité constitutionnelle de certains textes ou sur la solution à donner à des questions délicates.

Tel fut encore le cas récemment lorsqu’il s’est agi de statuer sur la suppression de la dotation du Vlaams Belang. Celui qui enseigne le droit constitutionnel est donc influencé, plus ou moins consciemment, par la génération, la langue, les convictions qui sont les siennes. Il se doit à l’intention de ses étudiants de traquer ses propres subjectivités et sans y renoncer de les leur indiquer, permettant à chacun de se les approprier ou de les contester.

Les Facultés Notre-Dame de la Paix peuvent éprouver de l’impuissance dans leur gêne ou de la gêne dans leur impuissance. Elles n’ont à s’en prendre qu’à elles-même d’avoir confié l’enseignement sensible du droit constitutionnel à un néerlandophone comme s’il n’existait pas, dans la sphère des universités catholiques francophones de ce pays, nombre de scientifiques brillants qui auraient pu assumer avec talent cet enseignement.

Aujourd’hui, elles sont prises à leur propre piège. Car l’Etat de droit, la liberté de pensée, la liberté d’expression ne pourraient tolérer qu’un procès en sorcellerie politique soit conduit à l’encontre d’Hendrik Vuye. L’homme continuera à enseigner le droit constitutionnel aux étudiants namurois aussi longtemps qu’il le souhaitera et ceux-ci seront inévitablement influencés par les convictions qui sont les siennes. Hendrik Vuye qui enseigne le droit constitutionnel aux étudiants namurois, c’est dans la légalité la plus absolue, l’Iliade revisitée.

Que peut-on faire devant ce cheval de Troie qu’imprudemment les responsables des Facultés Notre-Dame de la Paix ont fait entrer dans le paysage intellectuel wallon ? Une seule chose, et l’auteur de ses lignes en prend l’engagement, que les titulaires des cours de droit constitutionnel des autres universités accueillent, en tant qu’élèves libres, les étudiants namurois qui le souhaitent, dans leur propre cours. Ainsi apprendront-ils un autre droit constitutionnel, ni plus, ni moins légitime que celui qui leur est enseigné dans leur université d’origine, mais qui leur offrira un autre regard sur les institutions de leur pays.

A cette occasion, il leur sera expliqué par exemple ce qu’est le confédéralisme, soit une mise en commun de quelques compétences par des Etats indépendants. Il leur sera expliqué que ceux qui, à la N-VA, disent revendiquer le confédéralisme en Belgique sans faire éclater préalablement le pays sont soit des imbéciles, soit des menteurs. Tiens au fait, que savent les étudiants namurois du confédéralisme ?