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Cet expert en art de la guerre et chargé de recherches au Centre d’analyse et de prévision des risques internationaux (CAPRI) estime que "le projet de l'EI est susceptible de réussir" et que "nous sommes partis pour une vraie guerre totale". Il soutient également qu'il "faut des soldats à pieds". Mais comment renverser l'EI ? Comment ces jihadistes gèrent-ils les villes prises ? L'Occident risque-t-il de subir des représailles ? Joseph Henrotin est l'Invité du samedi de LaLibre.be.


Dans quel but l'Etat Islamique diffuse-t-il les vidéos atroces de décapitation ?

C'est une tactique relativement commune aux terroristes. Il s'agit de se positionner sur un projet martial, montrer sa détermination, impressionner, apeurer, terroriser. Et ce, avec une économie de forces. C'est-à-dire qu'avec relativement peu de choses, comme des vidéos diffusées par les médias et sur les réseaux sociaux, ces jihadistes créent de l'effet politique.

Suite à l'assassinat de l'otage français, le philosophe Michel Onfray tweetait que "cette décapitation est la preuve que la guerre contre l'EI ne permet pas de lutter contre le terrorisme mais le déclenche".

Je ne suis pas d'accord. Outre que Michel Onfray a fait la preuve de sa méconnaissance des questions militaires, pour Al-Qaïda ou l'EI, ce n'est pas ce que nous faisons qui pose problème mais c'est ce que nous sommes. Le système parlementaire, l’égalité, la séparation de l’église et de l’Etat font partie de l'ADN de nos pays. Cela nous place d'emblée dans une situation de cible. Si j'avais Onfray en face de moi, je lui dirais que beaucoup d'Etats n'ont jamais été en Irak ou en Afghanistan et ont malgré tout à subir l'activité de groupes terroristes sur leur territoire.

Barack Obama a affirmé à l'ONU que "ces tueurs ne comprennent que le langage de la force". Vous confirmez ?

Effectivement il va falloir combattre mais c'est plus compliqué que ça... On voit que les membres de l'EI progressent sur le terrain, qu'ils prennent des villes pour ensuite les administrer, que des clans et tribus font allégeance. Des gens qui n'avaient rien demandé se retrouvent donc tout à coup sous la coupe de l'EI. Or, l'EI n'est pas qu'un groupe combattant mais est aussi politique, via un système de gouvernance sophistiqué. A côté de l'emploi de la force, il faut donc proposer un modèle de gouvernement alternatif au modèle imposé par l'EI.

Quel est ce système de gouvernance mis en place dans les régions prises par l'EI ?

Un système proto-étatique, composé d'un chef (NdlR : sur la photo ci-dessous, le calife al-Baghdadi), qui a des adjoints. Il y a ensuite un système de gouvernement exécutif avec des émirs, qui jouent grosso modo le rôle de ministres. On retrouve aussi une série de règles et des juges qui tranchent dans des domaines de la vie quotidienne. En outre, il existe un vrai système fiscal, un système de contrôle social, des "policiers" qui quadrillent la population,...

L'EI peut-il trouver suffisamment d'hommes capables d'administrer des villes de la sorte ?

Il en a trouvé et va continuer à en trouver ! L'intérêt est un moteur puissant : des gens qui n'étaient pas pro-EI ont été menacés d'être décapités et ont donc commencé à travailler pour ce groupe... Les populations peuvent aussi être séduites par ce que l'EI met en œuvre pour elles, notamment en rendant plus rapidement les décisions judiciaires.

Pour détricoter toute cette organisation, la seule opération aérienne ne suffira donc pas...

Non, il faut des soldats à pieds ! D'abord, parce que le fait de cibler des engins de combat ne suffit pas. L'adversaire se réarticule, en abandonnant des positions fixes, en étant mouvant. Ensuite, il faut proposer une alternative sur le terrain. Lorsqu'il arrive dans une région, que ce soit en Syrie, en Irak ou en Egypte, l'EI impose une légitimité plus forte que ce que les autorités locales avaient instauré. Ca ne se fait évidemment pas par le cœur et les esprits mais par le sabre... Il faudra donc descendre sur le terrain pour proposer un système complet de contre-insurrection.

Les forces terrestres doivent-elles être composées d'Occidentaux ?

Ce serait une double grave erreur. 1. La présence de troupes occidentales en terre d'islam renforcerait la légitimité de l'EI. On en reviendrait à la logique de Croisades, que l'EI compte bien instrumentaliser. 2. Les Etats occidentaux n'ont pas les moyens de déployer les effectifs nécessaires sur le terrain. Le corollaire, c'est que les armées arabes doivent s'en charger.

(Entrainement de volontaires shiites irakiens prêts à rejoindre le front pour combattre l'EI. AFP)

Que bombarder pour affaiblir l'Etat Islamique ?

Les frappes menées depuis juillet portaient déjà sur les cibles les plus évidentes et les plus faciles à éliminer : les centres de commandement et les centres logistiques. Ensuite, il faut priver l'EI de ses bras et jambes et donc frapper les forces qui agissent sur le terrain. C'est bien plus compliqué, parce que ces gens ne se déplacent pas en bataillons, ils ne portent pas d'uniformes, ils ne sont pas clairement identifiables depuis le ciel. Il faut donc pouvoir les observer, en agissant notamment par persistance aérienne : on surveille une zone durant 24 heures, à l'aide de drones, et on voit comment se comportent les gens, on tente de distinguer les civils des combattants,... Mais ce n'est pas une science exacte.

Est-il aussi primordial d'abattre certains individus en particulier ?

Idéalement, les cadres les plus expérimentés. Dans toute l'histoire des guerres, quand les combattants les plus expérimentés ont été éliminés, d'autres sont venus prendre leur place. Mais ceux qui leur succèdent sont beaucoup plus prompts à commettre des erreurs. Il faut donc arriver à un cycle où l'on va tellement vite dans l'élimination des chefs qu'au final, les nouveaux commettent erreur sur erreur et font s'effondrer l'ensemble du système. Mais ce n'est pas évident, ça demande un énorme travail de renseignement pour connaître les rôles de chacun, qui peut être abattu facilement, qui peut être soudoyé,...

L'EI constitue-t-il actuellement une grosse armée, bien structurée ?

Bien structurée, oui. Par contre, le volume de forces n'est pas connu. On serait dans une fourchette qui se situe entre 30 et 60 000 combattants, ce qui est conséquent... Le problème vient d’un mode opératoire centré sur la techno-guérilla, un mode de guerre irrégulier : attaques, embuscades, pas de déploiement massivement concentré, travail de manière dispersée. Ils agissent comme l'eau qui coule entre les rochers. En plus, ils utilisent des systèmes de haute technologie qu'ils ont récupérés des Syriens et des Irakiens, ou même qu'ils sont susceptibles d'acheter. C'est donc le pire des deux mondes : de la guérilla mélangée à de la technologie ! On obtient une guérilla sous stéroïdes.

La participation des pays arabes au sein de la coalition internationale, c'est un enjeu symbolique majeur ?

Ce n'est pas symbolique, c'est un enjeu de survie ! Regardez la situation de l'Arabie Saoudite : ce pays est obligé de liquider l'EI pour assurer sa propre survie, parce que l'ennemi se trouve également à l'intérieur de ses propres frontières.

Des groupes se revendiquant de l'EI existent aussi en Algérie ou en Egypte (dans le Sinaï). La base géographique risque-t-elle de s'étendre encore ?

C'est fort possible... Pour le jihadiste moyen, se prendre une coalition d'une cinquantaine d'Etats sur le râble, c'est prestigieux ! Donc, par ce prestige que l'EI génère, il est possible que d'autres groupes veuillent le rallier. C'est ce qu'il s'est passé, en Algérie, avec les Soldats du Califat qui ont décapité l'otage français. Alors qu'ils étaient intégrés à AQMI, ils ont fait dissidence pour rallier l'EI.

Au sein de la coalition internationale, il y aura clairement des pertes militaires et des prisonniers de guerre ?

Oui. Nous sommes partis pour une vraie guerre totale. Les membres de l'EI sont déterminés à mourir pour leur combat. Et pour un certain nombre de régimes de la région, comme la Jordanie, l'Arabie Saoudite et les monarchies du Golfe, c'est un enjeu de survie. Donc, oui, il y aura des morts, surtout au sol. Dans les airs, par contre, quand vous volez au-dessus de 6 000 mètres, vous êtes hors de portée de missiles tirés à l'épaule. Il faut croiser les doigts pour que l'EI ne capture pas de systèmes disposant d'une portée supérieure.

Avons-nous une idée de la durée de cette guerre ?

C'est difficile à dire mais l'un des enjeux est justement de pouvoir tenir dans le temps, du point de vue des forces armées mais aussi de la cohésion des politiques. Il est très difficile de gérer des coalitions militaires, car chaque pays a ses intérêts, qui évoluent dans le temps. En outre, même dans l'hypothèse où il serait écrasé rapidement, l'EI a ouvert la voie à d'autres groupes. Il y a 20 ans, Al-Qaïda disait "on va frapper les Américains et les Européens et un jour le califat existera". Aujourd'hui, l'EI a passé la vitesse supérieure pour se retrouver avec un projet stratégique beaucoup plus important et qui est susceptible de réussir.

Les groupes jihadistes ont-ils vraiment besoin des jeunes occidentaux qui viennent combattre à leurs côtés ?

Ils représentent en tout cas un appoint utile à deux égards. Premièrement, on a constaté que ces Occidentaux servent de chair à canon. Et dans des opérations aussi brutales, il en faut pour remplacer les pertes. Donc, plus il y en a, mieux c'est. Deuxièmement, un certain nombre de jeunes vont de facto se former dans le conflit et ceux qui y survivront pourront être considérés comme des combattants. Ils constitueront alors une réserve. En plus, une fois qu'ils rentreront chez eux, ils se trouveront directement sur le territoire des adversaires.

Ils ont donc la mission de tuer une fois qu'ils rentrent ?

Je ne sais pas si les ordres donnés sont ceux-là. Si c'était le cas, je crois que les trois gaillards qui sont rentrés en France ne se seraient pas rendus à la gendarmerie. Mais peut-être sont-ils passés par la case "gendarmerie" pour faire amende honorable, reprendre une vie normale puis, dans un certain temps, passer à l'action...

Chaque pays qui participe à la coalition voit-il démultiplier les risques d'être à son tour la cible d'attaques des jihadistes ?

Qu'un pays entre en action contre l'EI importe peu. A nouveau, ce n'est pas ce que nous faisons qui pose problème mais c'est ce que nous sommes. De toute manière, tôt ou tard, nous serons les ennemis de ces gens-là ! Nous n'y échapperons pas. La principale menace pour l’heure, c'est que des jihadistes expérimentés reviennent en Occident. Jusqu'à présent, la plupart des groupes démantelés en Europe se sont fait prendre d'une manière assez stupide... Ca pourrait ne plus être le cas à l’avenir. Et à plus long terme, s’il réussit dans son projet stratégique, l’EI lui-même pourrait devenir une menace.


Entretien : @JonasLegge


Pour en savoir plus : Joseph Henrotin, "Techno-guérilla et guerre hybride. Le pire des deux mondes" (Nuvis, Paris, 2014, 361 p.)