Opinions Une opinion d'Aurélie Willems, secrétaire générale du Gracq (Les Cyclistes quotidiens).


Dès l’annonce de la fermeture du viaduc, les pouvoirs publics se sont soudain découvert la possibilité de prendre un tas de mesures alternatives. Il est grand temps de les pérenniser.


Pendant les cinq jours de sa fermeture, le viaduc Herrmann-Debroux a fait couler beaucoup d’encre. Porte d’entrée majeure pour le trafic automobile se dirigeant vers notre capitale, son indisponibilité a déclenché une tornade médiatique de catégorie 5, qui a fait trembler les pages des quotidiens et vibrer les ondes des matinales aux quatre coins du pays. Annoncée comme potentiellement génératrice d’embouteillages monstres, cette fermeture n’a toutefois été qu’un pétard mouillé. Il est toutefois important d’en tirer les leçons : elle représente en effet le véritable chant du cygne d’une époque révolue.

Vers la fin du "tout à l’auto" ?

Apparues comme dans un cheveu dans la soupe, les fissures du viaduc Herrmann-Debroux ont en effet permis de mettre une fois de plus en lumière les failles béantes de notre conception de la mobilité. Construite autour de la voiture et mal irriguée par les transports en commun depuis sa périphérie, Bruxelles est le produit d’une politique de mobilité issue d’un autre âge. L’indisponibilité temporaire de ce viaduc nous l’a une fois de plus rappelé : la capacité qu’a notre capitale à absorber des voitures a ses limites, et celles-ci sont dépassées depuis longtemps. Le moindre pépin peut entraîner la paralysie de l’entièreté du système.

Ce simple constat, couplé aux nombreuses externalités négatives que génère l’automobile en ville (pollution, bruit, congestion, inactivité, etc.) devrait nous pousser à envisager sérieusement de passer à un système de mobilité différent, multimodal celui-là. Et, à ce jeu-là, surprise : Bruxelles pourrait être championne !

Jamais, en effet, les habitants de notre capitale n’ont bénéficié d’autant d’alternatives pour se déplacer qu’aujourd’hui. De Cambio à Zipcar, en passant par Zencar ou DriveNow, les solutions de voitures partagées abondent. De même, l’offre de vélos partagés telle que Villo, oBike ou Billy Bike (électriques) foisonne et offre une palette de solutions flexibles à quiconque souhaite se déplacer rapidement et de manière fiable. Alors que les deux tiers des déplacements à Bruxelles se font actuellement sur une distance de moins de 5 kilomètres et peuvent d’ores et déjà être réalisés à pied ou à vélo, l’émergence des vélos électriques rend en outre obsolète l’excuse de notre relief parfois vallonné.

Couplées au rapide essoufflement de notre modèle de déplacement actuel, ces multiples possibilités de nous déplacer en ville nous offrent une opportunité unique de bâtir une ville plus agréable, plus active et plus durable pour tous. A l’heure où l’OMS tire la sonnette d’alarme sur les niveaux d’obésité effrayants observés dans nos pays (10 fois plus d’enfants en surpoids qu’il y a 40 ans) et où l’Agence européenne de l’environnement tente chaque année de nous alerter sur l’impact de la pollution de l’air sur notre santé (plus de 10 000 décès prématurés par an en Belgique), encourager la mobilité active aura en effet bien d’autres bienfaits que de nous libérer des bouchons désormais endémiques dans notre pays.

Des pistes à explorer

Qu’on le veuille ou non, améliorer la mobilité à Bruxelles et dans sa périphérie passe par une politique volontariste de modération de la circulation automobile (réduction des subsides massifs attribués aux voitures de société, stop au "tout à la voiture" lors de l’aménagement de l’espace public) et le développement des alternatives (offre ferroviaire vers Bruxelles et réseau de transport en commun en complémentarité avec le vélo). Il s’agit là d’un défi, tant la voiture dispose d’une place privilégiée dans notre pays, mais aussi d’une opportunité immense, tant les bénéfices en termes de qualité de vie, de santé et d’attractivité pour nos entreprises sont importants.

L’expérience que nous venons de vivre avec le désormais célèbre viaduc Herrmann Debroux doit nous permettre de mettre en évidence une leçon importante : quand on veut, on peut.

© Philippe Joisson

Dès l’annonce de la fermeture du viaduc et une fois le traditionnel round d’invectives terminé, nos pouvoirs publics se sont en effet soudain découvert la possibilité de louer des parkings, d’ajouter des dessertes de transport en commun et d’inciter les navetteurs à faire du covoiturage. A court terme, ces mesures doivent être pérennisées et approfondies : il serait en effet inexplicable de pérenniser une situation unanimement considérée comme intenable après avoir offert la preuve concrète qu’une autre mobilité est possible.

A plus long terme, si elle souhaite mettre fin à ses problèmes de circulation, Bruxelles doit emboîter le pas aux grandes villes européennes que sont Paris, Milan, Londres, Madrid ou Bordeaux et résolument s’engager vers la multimodalité. Cela requiert de profondes modifications dans notre manière de nous déplacer, mais le jeu en vaut mille fois la chandelle. Pour y parvenir, toutefois, tous les niveaux de pouvoir devront se mettre constructivement autour de la table et se mettre enfin d’accord sur une vision de la mobilité durable et à long terme, loin du modèle actuel qui s’effondre chaque jour un peu plus sous nos yeux.

Titre, introduction et intertitres sont de la rédaction. Titre original: "Le viaduc Herrmann-Debroux, chant du cygne d’une époque révolue".