Opinions
Une chronique de Xavier Zeegers.


Hommage posthume à la magistrate Eliane Liekendael. Du temps où la justice était perçue comme une structure qui nous protège, et non qui nous étouffe…


Faut-il s’en étonner ? La disparition d’une de nos plus grandes magistrates, Mme Eliane Liekendael, fut placée sous le sceau du désintérêt le plus profond. 

Annoncé deux semaines après et entouré par des bribes de rappels historiques teintés de lassitude, son décès n’entraîna nulle émotion publique, et les rares qui se souvenaient d’elle l’associaient à un été traumatisant, celui du calvaire des enfants martyrisés, geyser d’où surgit l’angoisse naturelle de tout parent, la colère face à une enquête ahurissante de maladresse, et depuis lors l’émergence d’une défiance chronique envers une justice impuissante pour ceux qui en attendent beaucoup, trop sans doute, car c’est la plus inaccessible des étoiles. 

Voilà pourquoi malgré une carrière prestigieuse, marquée d’un professionnalisme discret car rétif à tout tapage médiatique, et donc très respectueuse de sa déontologie, on évoqua fort peu ses mérites, notamment lors de l’affaire Agusta en 1988 qui exigea bien du courage car on devine les pressions qui l’entourèrent. Mais rien à faire : sa carrière se réduira pour l’Histoire à la mesure inévitable et incontournable qu’elle dut prendre, sans trembler mais certainement sans plaisir : démettre le si populaire juge d’instruction Connerotte, coupable de "collusion" avec les parties civiles. Sans doute a-t-il laissé parler son cœur, mais déontologiquement c’était une grosse boulette. 

En temps "normal", non hystérique, il aurait déjà fallu des trésors de pédagogie et de patience pour expliquer qu’en dehors de tout sentiment personnel ou affect, mais dans l’intérêt général du procès à venir, elle avait donc pris, mais oui, la bonne décision. La seule possible à dire vrai. Cela lui valut la haine de presque tout le pays. Coïncidence : j’étais en voiture ce jour-là avec des membres de ma belle-famille canadienne lorsque, passant devant la vaste usine Volkswagen (devenue Audi) ma voiture fut soudainement bloquée par une foule surgissant tout-à-trac, des milliers de travailleurs déboulant comme un seul homme. "Que se passe-t-il ?", me demandèrent mes passagers, un peu effrayés. La radio venait d’annoncer le dessaisissement du juge, d’où la fureur spontanée du personnel. J’eus du mal à leur expliquer cette "grève émotionnelle", concept inimaginable dans leur pays.

Avec le recul, c’est au fond assez simple. Juste une question d’image. Celle de la trop stricte juge était déjà obsolète, reléguée dans le monde d’hier. Celui où la loi était perçue comme une structure qui nous protège, et non qui nous étouffe. Où les débordements affectifs ne peuvent se substituer aux lois au gré de circonstances privées donc partisanes. Que le garant de la paix sociale n’est pas un cœur incliné vers le chagrin mais un État de droit, et debout. Ce basculement avait été anticipé par… le cardinal Danneels qui parla le premier de "société de l’émoculture"

Nous y sommes donc, à mes yeux, depuis cet épisode à Forest. Et j’ai depuis la conviction que si les parents meurtris avaient perdu leurs nerfs - mais ils furent héroïques - la Marche Blanche aurait dégénéré en émeutes, si pas sur une crise de régime. Jadis beaucoup avaient un briquet en poche. Aujourd’hui quasi tout le monde possède un lance-flammes : son smartphone. Et les réseaux sociaux pyromanes alimentent la fournaise, qui ne le voit ?

Beaucoup accusent les avocats d’être fascinés par le crime, de "vivre grâce aux assassins". Ce à quoi Me Dupond-Moretti répond que "défendre, ce n’est pas mentir mais mettre la procédure pénale au service de la présomption d’innocence". Le rôle du plus haut magistrat n’est pas celui de l’avocat mais il le rejoint sur la nécessité de prendre ses distances pour être le barrage qui contient la vague du lynchage légal ou de la vengeance populaire. Au risque de paraître sans cœur. Le chagrin donne des excuses. Mais pas forcément raison.

Eliane Liekendael, bousculée, harcelée et traquée par la meute jusque dans un ascenseur refusait d’être "une bête de cirque". À juste titre. Elle était surtout une vraie démocrate. Je salue ici respectueusement sa mémoire.