Opinions

Professeur ARMAND LEQUEUX

Institut d'Etudes de la Famille et de la Sexualité Université Catholique de Louvain

Zeus et Héra se disputaient dans l'Olympe pour savoir qui des deux jouissait le mieux dans l'acte sexuel. La discussion s'éternisait quand Zeus eut l'idée de solliciter l'avis de Tyrésias. Celui-ci en effet avait connu les deux conditions, la masculine et la féminine, et semblait bien placé pour répondre à cette question. Il affirma ceci `Si le plaisir sexuel comporte dix parts, neuf sont à la femme et une est à l'homme´. Furieuse d'être ainsi dévoilée, Héra aveugla Tyrésias... ce qui lui permit d'entamer une belle carrière de devin. Héra savait donc que le sexe fort n'est pas celui qu'on croit, mais savait aussi qu'il est préférable de laisser croire à l'homme qu'il en est bien ainsi. Ce mythe rejoint celui que Maurice Godelier a rencontré chez les Baruyas de Nouvelle-Guinée. Au commencement du monde, les femmes possédaient des flûtes qui leurs donnaient tous les pouvoirs. Par ruse sacrilège, en s'introduisant dans la hutte menstruelle, un homme leur a ravi les flûtes que les Baruyas mâles conservent jalousement en se transmettant le terrible secret de leur origine dans leurs rites initiatiques. Leur puissance est fragile car elle est usurpée et ils se méfient des femmes qu'ils doivent contrôler sans relâche.

Les enquêtes socio-sexologiques actuelles nous parlent aussi de cette fragilité, la première cause d'arrêt des relations sexuelles dans un couple vieillissant c'est la dysfonction érectile masculine. Le maillon faible de la sexualité humaine se cache dans ces flûtes qui donnent tant de soucis aux hommes et de si beaux chiffres d'affaire à la firme Pfizer et à son Viagra! Les hommes n'ont jamais cessé de se savoir fragiles et de craindre cette puissance sexuelle féminine qui va de pair avec leur pouvoir dans la reproduction et ils n'ont jamais manqué d'imagination pour la brider. Entre autres subterfuges (comme les excisions...), ils ont inventé un truc génial, diabolique, attribuer aux femmes quelque chose qu'elles n'avaient pas et se donner le pouvoir de le leur ravir: leur pucelage! Elles ont si bien intégré cette construction que leur virginité physique est devenue leur bien le plus précieux. Belle affaire pour les hommes qui allaient pouvoir enfermer leurs filles, surveiller leurs soeurs, s'assurer de leur exclusivité sur leurs épouses et prendre aux femmes leurs trésors de gré (le mariage) ou de force (le viol).

C'est Voltaire qui écrit `C'est une des superstitions de l'esprit humain d'avoir imaginé que la virginité pouvait être une vertu´, mais est-ce une pure construction culturelle? Il y a un substrat biologique mais il est ténu. L'hymen est un repli muqueux plus qu'un véritable organe, il n'obture que partiellement l'orifice vaginal. Il se rompt facilement ou s'écarte complaisamment comme un voile qui ne demande pas à être déchiré pour être franchi. On peut penser qu'il joue un rôle protecteur dans l'enfance: le vagin des petites filles est plus sensible aux infections et ce petit `clapet´ est bien utile pour le mettre à l'abri. Après la puberté il n'est plus qu'une protection dérisoire, les sports et les tampons hygiéniques ont tôt fait chez la majorité de nos contemporaines occidentales de le réduire à de petits replis latéraux insignifiants, ce qui leur a permis, dans le même temps que l'avènement de la contraception fiable, de se libérer de ces histoires de nuits de noces sanglantes qui terrorisaient leurs grands-mères.

D'autres cultures restent accrochées à cette construction du témoignage biologique de la virginité et la majorité des jeunes filles musulmanes dans notre pays l'ont intégré comme un impératif absolu. Non sans contradictions parfois puisqu'elles ne sont pas rares à avoir `tout connu´ avant le mariage sauf la pénétration vaginale et que certaines viennent demander une chirurgie de reconstruction hyménéale! On peut certainement comprendre ces demandes, on ne peut pas fermer les yeux devant ce qu'elles signifient en terme d'appropriation masculine du corps des femmes. Il en est de même pour ces `certificats de virginité´ qu'elles sollicitent en consultation de gynécologie: ça ressemble trop aux certificats de conformité que délivrent les vétérinaires pour ne pas interpeller le corps médical. La `Partido Popular´ en Espagne a déposé une proposition de loi visant à interdire la délivrance de tels certificats et la Turquie vient d'abroger une loi qui autorisait les écoles à organiser des tests de virginité. Dans notre pays, c'est le silence dans toutes les langues. Pourtant ce genre d'interdiction (l'Ordre des médecins est ici clairement interpellé) serait un signal fort qui devrait être accompagné d'une pédagogie pour rendre aux femmes leur statut de sujet dès leur jeune âge quelle que soit leur origine culturelle.

L'envers noir de la blancheur virginale c'est le viol! La thèse est choquante, mais observez que ce sont les cultures qui exaltent le plus la virginité qui ont le plus de difficultés à reconnaître le viol comme un crime. Quand la femme n'est qu'un objet dont la valeur dépend de son cachet d'intégrité, elle est disponible pour la pulsion sexuelle masculine soi-disant irrépressible, si elle n'est pas protégée par le statut qu'elle doit à son `propriétaire´. On respecte les filles, les soeurs et les épouses mais on dispose des autres, c'est-à-dire des mêmes mais dans un autre contexte (la guerre, les commissariats, l'anonymat...). Et l'opprobre retombe sur la victime ainsi coupable d'avoir souillé l'honneur de sa famille! Depuis quelques années un mode particulier d'accès des jeunes garçons, à peine pubères parfois, à la sexualité est régulièrement dénoncé par les médias: les `tournantes´. Ce phénomène ne se retrouve pas que dans les banlieues défavorisées, `Le Monde´ (25.05.02) décrit le cas d'un collège bien coté à Lyon. Les bandes d'ados désignent une victime, une fille fragile et isolée, et un rabatteur, un joli coeur avec lequel elle acceptera des relations sexuelles. Ensuite il appelle ses copains qui la violent à tour de rôle. Une pression si forte s'exerce sur les victimes qu'elles se taisent longtemps et `acceptent´ de circuler dans les `tournantes´. Cette pression vise leur famille, et surtout les jeunes soeurs, menacées de représailles si la victime dénonce ses tortionnaires. Ceux-ci en cas de dévoilement sont le plus souvent soutenus par leur famille et leur milieu social qui désapprouve `l'allumeuse´ qui s'est embarquée dans une `simple histoire de jeunes´. Interrogé par un journaliste du `Monde´ (24.04.01), un garçon déclare `La fille qui se fait tourner dans le quartier on la force pas, c'est qu'elle veut, (...) moi je veux me marier avec une jeune fille vierge et je surveille ma soeur, car si ta soeur passe pour une pétasse alors c'est la honte´. Françoise Héritier qui analyse ce phénomène en anthropologue dans son dernier livre (`Masculin/Féminin II ; Dissoudre la hiérarchie´) se pose la question de savoir si ce modèle du droit du mâle sur les corps féminins ne s'exprime pas, par réaction, d'autant plus fortement qu'il commence à être menacé dans notre culture. Espoir! Homo erectus et virgo sapiens ont tant de choses à apprendre l'un de l'autre dans le respect de leurs différences, toute hiérarchie dissoute.

© La Libre Belgique 2003