Humour et ironie, intelligence et cruauté

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Opinions

MYRIAM TONUS

Écrivaine

C'est l'histoire (véridique!) de Juju, six ans, qui, voyant que sa petite soeur a enfilé son T-shirt à l'envers, se met à lui chanter, sur l'air du Bon roi Dagobert: «Votre majesté est mal... pullotée!» C'est, aussi vrai et par conséquent, l'histoire d'une petite fille qui grandit: pour faire de l'humour, il faut pouvoir faire un pas de côté par rapport à la réalité immédiate, jouer avec les mots comme avec des billes. Transformer les maux en mots et par là, les soigner...

Rire, dit-on, est le propre de l'humain. Avec aussi, soyons justes, le langage articulé, les outils, les larmes (quoique, chez les crocodiles...), la station debout, l'inhumation des morts, le culte religieux ou la violence génocidaire. On peut d'ailleurs penser que, s'ils riaient davantage, les humains passeraient moins de temps à s'entretuer. Et si, comme l'affirme le bon sens populaire, un saint triste est un triste saint, on ne saurait trop recommander, aux éminences religieuses et politiques de tous bords, de pratiquer une bien agréable ascèse, celle de l'humour quotidien - lequel mériterait, ce me semble, d'être élevé au rang de huitième don de l'Esprit.

Mais entendons-nous bien sur les mots: je parle ici d'humour, et non de la plaisanterie, qui n'en n'est que le laborieux ABC. Fi des histoires de Toto à la toilette, des blagues à propos des blondes et autres «rions un peu», juste bonnes à faire s'esclaffer les garnements, ceux qui le sont restés sous leur costume trois-pièces et les plantons des corps de garde (du temps où ils existaient encore). L'humour, le vrai, n'a rien à voir avec ces lourdeurs. Il est aux premières ce que le «non-sense» britannique est aux films ados américains... L'humour est un jeu de l'esprit; il bat en neige la pesanteur du quotidien, il l'aère, l'allège, le dédramatise, permet de rire de tout, car il n'est jamais blessant. Tenez: voulez-vous la preuve que Jésus était italien? Il parlait avec les mains et prenait du vin à tous les repas. Qu'il était noir? Il appelait tout le monde «Mon frère» et était sans domicile fixe. D'accord, ce n'est pas du quatrième degré, mais sans doute avez-vous au moins souri. Si, par contre, il s'en trouve pour regretter la suppression des bûchers pour blasphématrices, je me permettrai de partir d'un bon rire salutaire, comme Sara la matriarche, persuadée que l'ange venait de lui en compter un bien bonne: celle d'une femme qui va être enceinte alors qu'elle est déjà une vieillarde.

La fine pointe de l'humour est sans conteste celui que l'on exerce vis-à-vis de soi-même. Ce sont les hasards de la vie qui, le plus souvent, nous y invitent. Difficile, quand on s'appelle Tonus, d'éviter la sempiternelle question: «Alors, on est pleine d'énergie?» À quoi, aussi invariablement, je réponds qu'en effet, si mon père s'était appelé Lhuitre, sans doute mon tempérament eût-il été différent... Ou cet étudiant africain à qui le prof faisait remarquer que ses dessins scientifiques étaient souvent pleins de taches: «C'est normal, Monsieur, mes mains sont toutes noires», rétorquait-il avec un sourire lui aussi désarmant. Car l'humour désarme l'adversaire: Cyrano de Bergerac nous l'a superbement appris: «Je me les sers moi-même, avec assez de verve, mais je ne permets pas qu'un autre me les serve»... Fût-il cruel, noir -il n'est alors que la politesse du désespoir- l'humour est salutaire, au premier sens du terme, proprement thérapeutique.

Toute autre est l'ironie. L'«ironie du sort» en signe la triste cruauté. Cinglante, la dit-on couramment, elle claque en effet comme un fouet, lacère, ne rechigne pas à blesser. Exercée le plus souvent aux dépens d'autrui (de préférence lorsqu'il est absent), elle le fera rire, peut-être, mais... jaune. Et si elle met volontiers les rieurs de son côté, c'est en une sorte de pitoyable lynchage démagogique. « Et voici l'homme de poids de la situation!», annonçait chaque matin ce chef de bureau lorsque arrivait un de ses employés obèses. Rires veules et complaisants des collègues. Sourire crispé de l'homme. Celui-ci finit par démissionner. Si elle se veut spirituelle, l'ironie manque pourtant gravement à une forme d'intelligence: celle du coeur. Et ce n'est pas le procureur du Tribunal des flagrants délires, l'inoubliable Pierre Desproges, qui me démentira: «L'intelligence, c'est comme les parachutes. Quand on n'en a pas, on s'écrase...»

© La Libre Belgique 2003

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