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Saint Augustin disait savoir ce qu'était le temps sauf quand on lui demandait de l'expliquer ! Quiconque veut définir l'humour risque d'être dans la même situation et, pire encore, d'être bien ennuyeux. Les microscopes électroniques modifient parfois les électrons qu'ils sont supposés observer ; une description des caractéristiques de l'humour est pire encore car elle risque de le faire disparaitre complètement. Cela fait penser à cette illusion d'optique connue.

Si l’on regarde la figure sans attention particulière, des tâches grises apparaissent au croisement des lignes blanches. Mais elles disparaissent dès qu’on veut les regarder de plus près

Prudence, donc ! La meilleure manière de définir l’humour est sans doute de l'opposer à l’ironie, l'autre versant de la montagne qui provoque le rire. "L’ironie est surtout un jeu d'esprit, l’humour serait plutôt un jeu de cœur", disait Jules Renard. Beaucoup d'amuseurs publics affichent d’ailleurs ainsi leurs convictions politiques. Humoristes quand ils plaisantent à propos de ceux qui ont leur sympathie, ils ironisent par contre lorsqu'il s'agit de l’autre camp. Analysons cette différence de plus près grâce à deux exemples issus de magazines bien différents.

Le"New Yorker" est la référence mondiale du dessin de presse. Des cartoons illuminent les pages de l'hebdomadaire depuis ses débuts. Si le journal est une institution, ses cartoons en sont une des composantes essentielles. Après les attentats qui ont détruit les tours jumelles en faisant des milliers de victimes innocentes, les dessinateurs se sont trouvés face à un défi a priori insurmontable. Comment faire rire le lecteur à propos d’une telle tragédie ? Mais pour les cartoonistes, après quelques mois de deuil, rien ne semble définitif. La preuve : le dessin représente un bourgeois américain assis dans son fauteuil au moment où sa femme rentre dans la pièce. Et il lui dit : "Après le 11 septembre, je me suis dit que je ne rirais plus jamais. Mais aujourd’hui, quand je te vois avec ta nouvelle robe "

Dans un registre très différent, de l’autre côté de l’Atlantique, "Le Canard enchaîné" est également une institution. L’hebdomadaire français, indépendant de la publicité, profite de sa santé financière pour débusquer et publier les informations qui dérangent et lutte ainsi contre toutes les formes d'hypocrisie. Le magazine adore jouer avec les mots. Le calembour est essentiel au "Canard enchaîné" comme le cartoon au New Yorker. Et les coups de bec sémantiques n’aiment pas ceux qui lui résistent. Luc Ferry, philosophe et ancien ministre à l'Education Nationale, l’a appris à ses dépens. Embourbé dans une histoire confuse de rémunérations reçues pour des prestations non effectuées, il a mal réagi. La semaine suivante, sur toute la largeur de la Une, "Le Canard" annonçait le nouveau livre du philosophe maladroit : "l’Etre et le Fainéant" ! Un peu plus loin, un autre article évoquait une croisière de luxe où Luc Ferry était annoncé comme conférencier pour attirer les touristes aisés. Titre de l'article : "Ferry Boat", évidemment !

Ces deux exemples tirés de la presse hebdomadaire ont en commun d'avoir fait rire le lecteur à coup sûr. Et ils montrent particulièrement bien ce qui oppose deux modes bien différents de susciter l'hilarité. L’humour du "New Yorker" est plein d’empathie pour les victimes. L’ironie du "Canard enchainé" au contraire s’acharne sur la victime. Car l’ironie est avant tout une arme, tantôt utilisée à bon escient, à l’image de Socrate contre les sophistes, tantôt dans un but moins évident, à l’image de Voltaire contre ceux qui lui faisaient de l'ombre.

La valise du rire contient un grand nombre d’accessoires qui se déclinent tantôt de manière humoristique, tantôt de manière ironique : la farce, le poisson d'avril, la comédie, la grimace ou encore les imitations gestuelles ou vocales. Les histoires drôles ont, elles, clairement choisi leur camp, celui de l’humour.

Une blague n’est pas faite pour blesser, pour rire de l’autre. Elle est faite pour rire tout court. Elle détend l’atmosphère alors que l’ironie la tend. Ce n'est pas étonnant. L’ironie se développe face à un adversaire dans un dessein bien déterminé, alors que, comme le fit remarquer Vladimir Jankélévitch, l’humour, lui, n'a ni projet fixe, ni système de référence L’humour est humble, l’ironie est humiliante. Si l’ironie a beaucoup d'ambition, une blague est sans prétention.

Il est difficile de décoder l’humour sans le perdre. "Analyser l’humour c’est comme disséquer une grenouille", disait E.B. White, cela n’intéresse pas grand monde et la grenouille meurt."

L’ironie est plus résistante à la découpe et l’arme une fois reconstituée est toujours aussi efficace !

L’humour, rajoute encore Jankélévitch, n’a aucune royauté à établir, aucun trône à restaurer, aucun titre de propriété à faire valoir, il ne cache pas d’épée dans les plis de sa tunique.

Mais le grand théoricien du rire reste bien sûr Henri Bergson (même si on peut s'étonner qu'il ait fallu attendre 1900 pour avoir enfin une thèse philosophique sur le sujet !). Pour Bergson, ce qui fait rire, c’est une certaine raideur mécanique là où l’on s'attend à de la souplesse et de la flexibilité propre au vivant. Quand des habitudes se sont rigidifiées au lieu de s'adapter à un environnement changeant. Pour Bergson, la société est le milieu naturel du rire. L’humour et l'ironie peuvent donc se développer dans cet écosystème, tout en restant fondamentalement différentes.

Aussi différents qu'un sourire peut l'être d'un sarcasme.

POUR ALLER PLUS LOIN

Thomas Cathcart et Daniel Klein, "Platon et son ornithorynque entrent dans un bar", Seuil, 2008. La philosophie par les blagues.

Luc de Brabandere, "Petite philosophie des histoires drôles", Eyrolles, 2010.

www.newyorker.com Le site du "New Yorker", avec sa rubrique "Humor".

www.fabula.org/atelier.php?Ironie Un dossier très sérieux sur l’ironie.