Opinions

Chercheur au Centre de droit international et de sociologie appliquée au droit international à l'ULB. Assistant à l'ULB. Professeur de droit à la HEPCUT. (1)

Un récent édito (2) tendrait à soutenir que, face aux cruelles et cyniques nécessités du monde moderne, toute féerie serait incompatible avec l'exercice du pouvoir. Remplaçant la magie d'autrefois qui nimbait trônes et couronnes, une certaine opinion "bien pensante" enfourcherait le destrier blanc du cartésianisme et prêterait aux seules institutions couleur muraille le panache nécessaire pour battre le rappel auprès du peuple. Loin de nous l'idée de voir supplanter les sacro-saintes règles d'une démocratie contemporaine (transparence, compétence, "efficacité", "bonne gouvernance" - pour récupérer une sémantique très en vogue) par un irrationnel intégral et anachronique. Force est toutefois de constater que le besoin de rationalité trouve rapidement ses limites, et qu'au désenchantement du monde a répondu le cramponnement d'un univers ancien - et pourtant pas tout à fait disparu - fait d'images d'Epinal. Cette même "bibliothèque rose" de laquelle il est de bon ton de se gausser, mais qui garde aujourd'hui (et peut-être plus que jamais en ces temps de banalisation outrancière) ses charmes et sa nécessité. Avec la verve qui caractérise ses semblables, le constitutionnaliste Marc Uyttendaele, lors de la grand-messe dominicale, ironisait lui sur l'inadéquation d'un monde en forme de bulle mi-forteresse médiévale, mi-Cendrillon. S'y pencher d'un peu plus près (à la manière des fées sur les berceaux dans les contes) permet de nuancer le fiel du propos. A l'aube de 2007, comme dans tout récit merveilleux qui se respecte, pas un seul personnage ne manque sur la scène de théâtre de notre beau royaume : un roi jupitérien isolé sur son Olympe (Albert II), un prince endormi (Philippe), une ingénue (Mathilde), un mauvais génie (Vaessen), un ogre (Jean-Marie Dedecker), des serviteurs au coeur fidèle (Armand De Decker et Francis Balace), une duègne grincheuse (Josy Dubié) et, bien entendu, un prince balourd (Laurent), peu ou prou cible des attaques des précédents. Quoi de plus étonnant à cela ? A bien y regarder, depuis des temps immémoriaux, féerie et monarchie ont été les deux faces d'un même louis d'or. Comment dès lors, en dépit de tout bon sens, ne pas oser contester que la réalité n'est pas aussi terne que certains voudraient la laisser paraître ? Depuis toujours, une magie particulière s'attache à la royauté, à ses représentants, à ses héritiers, à ses manifestations. L'engouement populaire ne s'y est pas trompé : naissance, baptême, deuil, et, bien évidemment, cette fête entre les fêtes : le mariage d'un prince, où rien ne manque : la marraine, la citrouille, la pantoufle de vair. Essayer - comme le souhaiteraient les bien-pensants - d'éteindre les derniers attributs magiques de la Couronne en la drapant des oripeaux du vulgaire, c'est là, à coup sûr, le meilleur moyen d'en voir disparaître la consubstantielle flamme. Même à bicyclette - comme chez nos voisins bataves -, même célébrée lors de bucoliques fêtes de village - comme au Luxembourg ou au Liechtenstein -, même parée de l'éclat sans allure de la bourgeoisie - comme en Norvège -, une Famille royale doit rester entourée du halo des rêves. Bien naïfs - ou sots - (ce qui revient souvent au même) ceux qui, vantant la (fausse) "simplicité" des cours scandinaves, y voient un modèle à suivre pour nos propres latitudes ! Quoique relativement accessibles et débonnaires, les souverains du Nord n'en restent pas moins très attachés aux manifestations extérieures qui garantissent le maintien de ce lien étrange et immémorial, de ce pacte tacite garantissant aux peuples que leur identité sera sauvegardée par-delà les tempêtes et les soubresauts de l'Histoire. Dernier avatar des anciennes thaumaturgies, la monarchie protocolaire (au sens noble du terme) doit justement exhaler un subtil parfum d'onirique, quitte à être dédaignée par les intellectuels dénigreurs de presse de coeurs pour salle d'attente de dentiste et son lectorat de concierge. Les princes, dont le pouvoir - car, oui, pouvoir il y a : d'influence, de séduction, d'empathie, de réflexion - n'est fruit "ni des luttes politiques, ni d'un staff d'un état-major" (3), ne cessent de fasciner. Autrefois, aux rois prêtres et magiciens, très populaires, la production de pluie, l'interprétation des songes, la prédiction de l'avenir ou la guérison. De nos jours, les poignées de mains, les histoires d'amour à l'eau de rose, les feuilletons familiaux teintés ou non des couleurs pastel du bonheur, le tout savamment accessoirisé de carrosses et de laquais, de chambellans en grande tenue, de diadèmes et de cotillons : voilà les attributs définitivement si contemporains des contes de fées de l'ère hertzienne. C'est là le besoin universel des hommes de se construire des idoles (4). Dans un monde globalisé, aux labyrinthiques institutions déshumanisées, les têtes couronnées, survivance d'un passé qu'il n'est en rien nécessaire de percevoir comme idyllique, si elles ont perdu leurs griffes, si elles ne tyrannisent plus, doivent - au risque de se perdre - gagner ce qui apparaît comme la bataille décisive du rouleau compresseur de l'Histoire : celle du respect et de l'affection sur lesquels se sont érigés leurs trônes. Et continuer à peut-être laisser penser à leurs sujets, comme chez Perrault, comme chez Andersen, qu'il existe, encore, des royaumes enchantés...

(1) Le contenu de cette contribution n'engage que son auteur.

(2) B. DELVAUX, "La monarchie n'est pas un conte de fées", "Le Soir", 8 janvier 2007.

(3) P. VAUTE, "Voie Royale", Grâce-Hollogne, Mols, 1998, p. 19.

(4) R. MOUSNIER, "Monarchies et royautés. De la préhistoire à nos jours", Paris, Perrin ("Pour l'Histoire"), 1989, p. 112.