Opinions Tant qu’elle ne vient pas frapper à la porte de l’Occident, cette épidémie n’est pas une urgence. Et pourtant... Une opinion de Patrick Suykerbuyk, directeur des projets chez "Action Damien".

L’épidémie mondiale de tuberculose tue plus de 1,7 million de personnes par an. Malgré la disponibilité d’un traitement efficace et abordable, la tuberculose reste la maladie infectieuse la plus meurtrière dans le monde. Inimaginable, quand on sait que 85 % des personnes infectées pourraient guérir. Mais tant qu’elle ne vient pas frapper à la porte de l’Occident, la tuberculose n’est pas une urgence.

Petite comparaison. En 2016, plus de 10,4 millions de personnes ont contracté la tuberculose, dont une forme multirésistante encore plus grave pour 490 000 d’entre elles. Pourtant, la maladie n’a pas fait la une des journaux, contrairement à l’épidémie d’Ebola, qui n’aurait coûté la vie "qu’à" 11 000 personnes entre 2014 et 2015. Enfin, les médias se sont limités à cette question : que se passerait-il si le virus touchait nos pays ?

Des médicaments contre Ebola étaient en cours de développement avant l’épidémie, mais celle-ci - et surtout la crainte qu’elle fasse des victimes européennes et américaines - a enfin donné un coup d’accélérateur à la recherche. Soudainement, des investissements sont arrivés et des collaborations internationales ont vu le jour. Bonne nouvelle évidemment, mais cette réaction précipitée ne restera pas dans les mémoires comme un exemple de leadership efficace. L’absence d’investissements en temps utiles et un système de soins défectueux ont en effet donné lieu à de graves problèmes de santé publique dans les pays touchés. Sans parler des ravages socio-économiques.

Il faut en tirer les leçons. Le renforcement des systèmes de santé, les financements nécessaires et la collaboration internationale pourraient donner un tournant décisif à l’épidémie de tuberculose. La tuberculose est la maladie infectieuse qui tue le plus chaque année et elle est aussi la 9e cause de décès dans le monde. Sans traitement, vous avez une chance sur deux de mourir dans les deux ans. Et, bien que 95 % des cas de tuberculose et des victimes se situent dans des pays en développement, la tuberculose est présente partout, même en Belgique.

Les chiffres sont inacceptables et méritent notre attention, parce qu’un traitement efficace et abordable existe. Or, le nombre de nouveaux cas n’a que peu diminué ces 15 dernières années; certains pays gravement touchés ont même enregistré une hausse. L’accès réduit aux soins de santé lors de la crise Ebola, qui a frappé la Guinée pendant des mois, a fait plus de 10 000 victimes "supplémentaires", qui ont perdu la vie des suites d’autres maladies. Parmi elles, plus de 2 700 ont succombé à la tuberculose. Mais cela aurait pu être pire.

Action Damien a élaboré avec ses partenaires un plan d’urgence reposant sur un soutien renforcé au système et au personnel de santé local. Résultat : plus de 2 000 décès potentiels des suites de la tuberculose ont été évités en Guinée. Grâce à cette intervention d’urgence, Action Damien a obtenu, avec le programme guinéen de lutte contre la tuberculose et d’autres partenaires internationaux, un taux de guérison de plus de 87 %, en pleine crise. Ceci démontre une fois encore l’importance d’un bon accès aux soins de santé.

Cette journée mondiale de lutte contre la tuberculose est placée sous le signe d’un engagement mondial pour mettre fin à cette épidémie. La tuberculose peut et doit être éradiquée de la planète. L’OMS plaide pour un leadership efficace à tous les niveaux de la société. Des organisations belges se mobilisent depuis des décennies déjà. Action Damien et l’IMT ont collaboré au développement d’un traitement plus court (9 mois au lieu de 20) contre la tuberculose multirésistante, et Janssens Pharmaceutica a mis au point une nouvelle molécule pour le traitement de la tuberculose ultrarésistante.

L’amplification et la multiplication de ces formes de leadership by example finiront par inverser la tendance. Le monde médical et scientifique a ouvert la voie. Quand nos politiques vont-ils suivre ?