Opinions
Une opinion de Michel Carlier, ambassadeur honoraire. 

Il convient de réviser notre politique de sanctions vis-à-vis de la Russie, avant d’entreprendre un dialogue constructif avec Vladimir Poutine, homme d’Etat hors du commun, convaincu et convaincant.

Le 21 décembre 2016, je signais dans ces colonnes un article intitulé "Vladimir Poutine, l’homme de l’année ?". Sept mois plus tard, à la lumière de ce que nous observons tous, je ne crois pas m’être trompé. La diffusion, il y a quelques jours, sur France 3, du film réalisé par l’Américain Oliver Stone permet aux spectateurs de voir que le chef du Kremlin est, sans nul doute, un acteur talentueux et, surtout, un homme d’Etat hors du commun avec lequel il faut compter.

Pourquoi ? Simplement parce qu’il est capable de convaincre, puisqu’il est convaincu lui-même de mener le combat qu’il faut pour sortir son pays du gouffre où il a été précipité ou enseveli. Ci-après quatre exemples choisis dans le film de Stone.

Dans la tête de Poutine

En premier, l’affirmation de vérités que trop de gens, chez nous, semblent ne plus ou pas connaître. Poutine rappelle que les Américains ont été les premiers (et les seuls) à user, en août 1945, de l’arme de destruction massive absolue, la bombe atomique. Il évoque aussi les accusations qui visent le Kremlin : la prétendue menace russe sur les pays baltes brandie pour contraindre les Européens à faire bloc derrière les Etats-Unis. Il récuse les accusations d’ingérences russes dans la démocratie américaine, alors que, dit-il, on oublie celles des USA en Russie, en Ukraine, en Libye ou en Géorgie. Répondant à Stone, il rappelle les centres de torture de la CIA à l’étranger, les drones qui tuent dans douze pays et les 725 bases américaines dans le monde contre… 5 russes.

En deux, les propos de Poutine sur Edward Snowden, agent déserteur du renseignement américain accueilli comme réfugié à Moscou depuis juin 2013. Ce transfuge, dit-il, est un homme courageux, voire téméraire. Il explique que s’il avait été à sa place, il n’aurait pas déserté. Il aurait tout simplement démissionné.

En trois, sa conception du multiculturalisme. Le chef du Kremlin affirme que les musulmans de son pays (15 % de la population totale) sont russes. Ils n’ont qu’une patrie : la Russie. Ce qui, dit-il, n’est pas le cas des millions de musulmans qui vivent en Occident où ils ont presque tous au moins deux nationalités.

Et en quatre, les propos de Poutine sur l’évolution des relations russo-occidentales. Il fustige les élargissements successifs de l’Otan, les révolutions ou coups d’Etat en Géorgie et en Ukraine et l’installation en Roumanie et en Pologne de boucliers antimissiles soi-disant dirigés contre l’Iran, mais en vérité destinés à tenir la Russie en respect. Face à cet encerclement, Poutine affirme que son pays est déterminé à demeurer ce qu’il est, à savoir un Etat souverain, contrairement à d’autres qui acceptent d’être entravés par des obligations envers des Alliés.

A méditer

N’évitant aucun piège, le chef du Kremlin s’exprime sur la démocratie. Vu son lourd passé historique, son pays ne peut se transformer du jour au lendemain en démocratie à l’occidentale. Cela se fera, croit-il, progressivement. Mais, il ne cache pas que la politique à courte vue qui ne tient compte que d’échéances électorales sans aucune vision à 25 ou 30 ans pratiquée par ses partenaires occidentaux est contestable. Ces propos de Poutine mis en scène par Oliver Stone méritent d’être écoutés et médités. Mais je doute fort qu’ils puissent avoir un quelconque effet sur nos dirigeants euroatlantistes.

Le 15 juin 2017, le Sénat des Etats-Unis votait - à 98 voix sur 100 - une loi interdisant au président d’annuler toute sanction contre la Russie. Ce texte comporte, aussi et surtout, un paragraphe menaçant de pénalités toute société européenne participant à la réalisation de projets susceptibles d’être profitables à la Russie, comme celui du gazoduc Nord Stream qui doit relier la Russie à l’Allemagne. On ne s’étonnera pas de la réaction de Moscou qui, dès le 28 juin, faisait savoir que l’embargo sur les produits agroalimentaires en provenance de l’Union européenne sera prorogé jusque fin 2018. Mauvaise nouvelle - une de plus ! - pour nos agriculteurs et exportateurs de produits de la terre et qui devront trouver aux antipodes les débouchés perdus aux frontières de l’Est européen.

L’occasion de renouer le dialogue

L’annexion de la Crimée, en mars 2014, continue d’empêcher tout dialogue constructif entre Moscou et l’Union européenne. On peut bien sûr maintenir les sanctions de l’Union européenne contre la Russie. Mais, les peuples de l’Union européenne et de la Russie ne tireront aucun bénéfice de cette politique à courte vue. Les Etats-Unis n’ont jamais reconnu l’annexion des pays baltes par l’URSS. Cela n’a pas empêché Washington d’entretenir avec Moscou des relations bilatérales normales durant des décennies. Le référendum du 16 mars 2014 organisé par le parlement élu de Crimée et qui a entraîné l’annexion de la Crimée par la Russie est un fait. Qui pense raisonnablement que les Russes reviendront là-dessus ? Le réalisme impose que l’on tienne le meilleur compte de cet état de fait. Tout comme la communauté internationale le fit lors de l’affaire de Mayotte, cette île de l’archipel des Comores qui a décidé de rester française lors de referenda en 1974, et en 1976, malgré des résolutions en sens contraire prises par l’Assemblée générale de l’Onu en 1976 et 1994. A cet exemple, on peut ajouter celui du Kosovo, ancienne province serbe qui s’est déclarée unilatéralement indépendante en 2008.

Je crois, comme beaucoup, qu’il convient de réviser cette politique de sanctions. Le ministre des Affaires étrangères russe, Sergueï Lavrov, sera à Bruxelles, les 11 et 12 juillet. Notre Premier ministre le rencontra certainement. Ne serait-ce pas une excellente occasion de tenter de renouer un vrai dialogue avec la Russie ? De la créativité lors de ces entretiens de Bruxelles serait assurément bien utile.