Opinions
Une chronique de Carline Taymans, professeur de français à l'école européenne.


Ces petits mètres carrés de plantations dans l’enceinte d’une école immense ont aussi un sens symbolique.


Voilà qu’à nouveau les couloirs s’animent frénétiquement. Élèves, professeurs, administrateurs de niveaux divers s’y croisent en hâtant le pas, pressés qu’ils sont d’arriver, entre les cours, à quelque réunion sur l’un ou l’autre projet à boucler avant l’été. Fête de l’école, attributions de classes, déménagements, excursions, programmes de cours, cérémonies d’adieu, épreuves du bac, s’accumulent et mobilisent les énergies. Que de pas parcourus, de mots échangés entre deux portes, de casse-croûte précipités ! Tandis que, pendant ce temps, les laitues du potager poussent tranquillement…

Ce ne sont encore que quelques mètres carrés, découpés en périmètres plus petits encore, mais leur seule présence, en bordure d’espaces à haute fréquentation, donnent à ces derniers une allure bucolique pour le moins sympathique et rappellent, à qui les regarde, des valeurs, des gestes et des principes absolument essentiels : la simplicité de la vie, sa fragilité aussi, l’absolue nécessité du soin, la patience et la longueur du temps, qui valent mieux que force et que rage…

L’idée a d’abord germé dans la tête de quelques individus : des instituteurs friands d’expériences pratiques à la portée de tous et des étudiants de secondaire, sensibles à la cause environnementale. Ils se sont lancés, en ont parlé autour d’eux, obtenu les autorisations nécessaires, et réuni quelques équipes dûment outillées pour commencer un parterre étonnant de diversité. Le printemps est l’occasion d’en voir les premiers résultats : des fleurs, des fruits, des parfums. Les jours de grande chaleur, il arrive que des cours qui s’y prêtent (observations scientifiques, lectures diverses, réflexions en groupes…) se déroulent en plein air, offrant, entre autres, une vue directe et prolongée sur ces plantes diverses que des doigts verts ont chouchoutées pendant l’année et que personne, dès lors, ne se risquerait à piétiner.

Ce petit supplément d’âme

Ce n’est pas que tout le monde s’en occupe, de ce jardin, loin de là, mais ceux qui le font, des plus jeunes élèves de première primaire aux plus anciens des professeurs adhérant au projet, touchent de leurs doigts, en même temps que la terre, la sagesse la plus élémentaire. Celle de Voltaire, qui conseillait ainsi, pense-t-on, de s’éloigner parfois des problèmes métaphysiques pour se concentrer sur ce que nous pouvons améliorer dans la société. Celle des paysans, faite de rigueur et de sobriété, qui permet au bout du compte de nourrir l’humanité. Celle des rêveurs, des artistes, de ceux qui savent s’écarter des sentiers battus, ne serait-ce que momentanément, pour puiser une inspiration.

Tous les jardiniers y gagnent à coup sûr ce petit supplément d’âme si plein de charme, mais pas seulement. Les plus jeunes apprennent aussi à prendre des responsabilités envers des êtres vivants qui leur sont confiés et à qui ils doivent dès lors prodiguer des soins avec régularité, en dépit d’éventuelles contraintes scolaires ou climatiques. D’autres s’imposent de descendre de leur piédestal académique pour mettre la main à la pâte, littéralement. Et puis, surtout, les uns et les autres se rassemblent dans un projet qui les fait simplement sourire davantage, ce qui n’a pas de prix.

L’idée qui fait du bien

Faut-il éviter l’analogie de la petite graine et du talent à faire fructifier, tant elle est surannée ? Peut-être, mais dans un cadre scolaire, elle est bien tentante quand même. Car ces petits mètres carrés de plantations dans l’enceinte d’une école immense ont évidemment aussi un sens symbolique. Pas tant celui du travail ardu menant au succès que celui de l’idée originale et bienveillante qui, quand elle est écoutée, fait du bien à tout le monde.