Opinions Une opinion de Pierre Leroy, Inspecteur honoraire de l’enseignement.



Allonger le tronc commun comme remède à l’échec n’aboutira qu’à prolonger le martyre des élèves en difficultés. Avec le risque de les dégoûter à tout jamais du système scolaire voire de la vie en général… Au contraire, il faut rabaisser l’âge de la scolarité obligatoire à temps plein !

Depuis la production à l’échelle internationale d’épreuves d’évaluation scolaire à destination des jeunes de 15 ans (ce qui correspond dans la plupart des pays développés socialement à la fin de l’obligation scolaire) la tendance à se poser en "expert" de la conduite éducative scolarisée n’a fait que se renforcer. Dernière idée en date : rallonger le tronc commun, comme remède à l’échec (1). Dire que "cela risque de ne rien coûter budgétairement" peut évidemment avoir de quoi séduire politiquement à un moment où il va falloir faire d’inévitables économies. Mais prétendre avancer une modification structurelle en guise de solution relève d’un manichéisme réducteur facile !

Lorsque le Ministre ayant le secondaire en charge est autrefois revenu de l’OCDE avec cette idée provenant des Anglo-saxons d’épreuves de masses à destination des jeunes de 15 ans, cela n’avait guère soulevé d’enthousiasme parmi les directions de notre enseignement secondaire. Il faut toutefois reconnaître que les résultats des enquêtes Pisa successives ont constitué un choc salutaire en matière de niveau de lecture et c’est déjà cela de pris… En moyenne tout du moins. Car le problème de l’échouant individuel ne s’en est pas pour autant trouvé résolu. Et un gosse, saisi par le constat qu’il est moins rapide que les autres, finit soit par se taire, soit par se rebeller… Ce qui ne fait pas le bonheur de ses parents non plus et chagrine son enseignant du moment. Bref, tout le monde est perdant dans un système d’organisation d’enseignement frontal où le rythme est imposé autant que le niveau.

Il n’y a pas trente-six solutions : c’est la base de la construction des compétences qui doit être repensée de façon à permettre à chacun d’atteindre une forme de réussite.

On a toujours interdit que l’accès à l’enseignement maternel soit conditionné à une mise au point comportementale. Celle-ci mettrait pourtant un signal fort dans la tête des parents et du public : l’accès à l’enseignement est un droit pour autant que toutes les parties jouent correctement le jeu. Et tout enfant n’est pas nécessairement prêt à affronter le collectif d’une classe.

Par la suite, les exigences du primaire marquent vite le décalage, surtout quant à la maîtrise du langage parlé par la maîtresse. Il est avéré qu’un texte dont au moins 5 % des mots sont incompris fausse le jugement du lecteur. On est dès lors en droit de s’interroger sur l’absence de réelle didactique destinée, non plus à bâtir des programmes de matières, mais bien des compétences… Mesurer la difficulté d’un texte à lire s’impose donc car il facilitera la mise en place de contenus à portée des uns et des autres.

En attendant, dans notre culture de société actuelle, le nul en math et le mauvais lecteur n’ont plus guère d’illusions à se faire quant à trouver un boulot correct et rémunéré valablement. Pourtant, il y a des intelligences pratiques qui ne trouvent guère à s’employer et peinent à être valorisées au même titre que les autres.

Alors, allonger le tronc commun ? Mais pour tous ces "faux échouants"-là, ce serait totalement contre-productif. Cela ne va aboutir qu’à prolonger leur martyre et risque même de les dégoûter à tout jamais du système scolaire voire de la vie en général.

J’irai encore plus loin. Ne conviendrait-il pas de revoir les dispositions de la loi du 29.06.83 en matière d’obligation scolaire (avec l’accord de la Flandre) ? (NdlR : En Belgique, l’enseignement est obligatoire jusqu’à 18 ans dont à temps plein jusqu’à 15 ans.) Prolonger le calvaire des échouants au-delà de 14 ans dans l’enseignement de plein exercice n’est pas une solution, alors que les formules d’enseignement en alternance se posent valablement, avant que l’irréparable ne se produise…

Revaloriser les métiers de la construction et techniques passe par une alliance avec le monde de l’entreprise qui paradoxalement peine à recruter des candidats motivés mais à former.

Valoriser le travail des mains doit aussi passer par sa mise en évidence dans le lancement de concours d’ingéniosité, d’habileté et de démonstration de fierté du travail bien fait. Faire appel aux établissements en leur lançant des défis à l’échelon de la ville, de la province et de la Communauté des Belges de langue française devrait contribuer à faire parler du technique et du professionnel, non en termes de "barakis" (2) mais de manière exemplative.

De même en ce qui concerne le travail des enseignants, infantilisés par des réformes parachutées d’en haut sans jamais s’assurer de leur faisabilité. Constitutionnellement chaque PO est libre de ses méthodes, les encadrer par des didactiques construites par les plus entreprenants et vérifiées par l’inspection serait de nature aussi à rendre à l’ensemble du monde éducatif un nouveau souffle : celui de l’espoir!

(1) L’allongement du tronc commun (cursus suivi par tous les élèves, avant qu’ils posent des choix de filières) jusqu’à la troisième année secondaire est une des mesures prônées par la ministre de l’Enseignement obligatoire, Joëlle Milquet.

(2) Lire "Les élèves des filières qualifiantes ? Des barakis !" dans La Libre Belgique du 27/09/2014.