Opinions
Une opinion de Sébastien Boussois, docteur en sciences politiques, chercheur et enseignant en relations internationales. 

L’affaire Khashoggi annonce le début de la fin pour Mohammed ben Salmane, prince impulsif et incontrôlable. États-Unis et pays occidentaux ne peuvent plus être alliés à l’Arabie saoudite, ce régime obscurantiste et de terreur.

Donald Trump, après avoir laissé faire son poulain saoudien Mohammed Ben Salmane, prince impulsif et devenu incontrôlable, détruire le Yémen, semé le chaos entre l’Arabie saoudite et le Qatar, salué de ridicules évolutions en termes de droits de l’homme tout en laissant faire les trop nombreuses décapitations annuelles qui entachent tout processus sérieux de modernisation du pays, laissé notamment croupir le blogueur Raïf Badawi dans les geôles du pays, serait bien inspiré de menacer de rompre le pacte du Quincy une fois pour toutes. Et les Européens de suivre pour rappeler leurs ambassadeurs du pays. Les événements se succèdent depuis plusieurs jours et les révélations aussi. En août dernier, on apprenait que Riyad avait bien envisagé d’envahir le Qatar à la suite de la crise et que la position intangible de l’ancien secrétaire d’État Rex Tillerson avait conduit à son éviction.

Les relations avec les États-Unis

Cela fait cette année presque trois quarts de siècle que l’Arabie saoudite bénéficie du parapluie américain pour diffuser son idéologie mortifère dans l’ensemble du monde arabe. Historiquement, le pacte du Qincy, signé en 1945 entre les USA et l’Arabie saoudite, scellait une coopération politique, diplomatique et militaire afin de stabiliser la région. Il est grand temps que cela cesse. Parmi les derniers cadeaux du président Obama au monde : la prolongation du pacte du Quincy, entre la première puissance mondiale, dite "éclairée", et désormais la première puissance régionale obscurantiste du Golfe.

Avec de tels amis, les Occidentaux n’ont plus besoin d’ennemis. Il n’est plus possible ni de fournir et vendre des armes à Riyad, ni de laisser faire désormais des assassinats d’opposants à l’étranger, sans remettre en cause totalement notre relation au pays gardien des deux premiers lieux saints de l’islam. Le contexte autour du monde musulman et les secousses que connaît le monde arabe ne peuvent plus se permettre d’avoir pour protecteur un tel mouton noir.

Le début de la fin

L’opération qui a vu la disparition le 2 octobre dernier du journaliste opposant, Jamal Khashoggi, tué à l’ambassade saoudienne d’Istanbul (1), signifie potentiellement le début de la fin pour Mohammed ben Salmane.

Erreur stratégique sur erreur stratégique depuis 2015, le pays bascule désormais dans le terrorisme d’État après avoir tenté d’accuser ses voisins en vain de la sorte. Cette politique suicidaire pourrait bien conduire aussi au début de la fin pour MBS, qui démentait formellement être impliqué dans cette affaire samedi 13 octobre dernier, malgré une tradition du procédé.

Rappelons la mort de Nasser Saïd, opposant communiste au régime, enlevé en 1979 à Beyrouth et "tombé" d’un avion.

En effet, les derniers événements survenus en Arabie saoudite semblent enterrer définitivement une quelconque évolution rapide de la situation des droits de l’homme dans le pays. Le pays risque de virer vers le chaos. Vision 2030 restera la marque de fabrique de MBS, donc périclitera avec le dirigeant.

La chute est d’autant plus dure que les Occidentaux, pour avoir largement contribué à construire le plan de modernisation de l’Arabie saoudite, voulaient y croire. Un mirage ? Cela avait mal démarré. Comment oublier les 10 000 morts provoqués par la guerre insensée que mène Mohammed ben Salmane au Yémen depuis 2014 pour tenter de venir à bout des "rebelles houthis" soutenus par l’Iran ? Nous faisons face, impuissants, au pire drame humanitaire de ce début de siècle. Et pourtant, nous continuons à faire de Riyad le faiseur de rois de la région.

Tout le monde tourne autour du pot depuis des années tout en se posant la question, une question souvent sans réponse bien claire : mais que trouve-t-on de si extraordinaire à ce pays qu’est l’Arabie saoudite pour historiquement en avoir fait l’un de nos plus fervents alliés dans la région du Moyen-Orient ? Pour légitimer l’absurdité de nos choix stratégiques, il fallait désigner un "pire ennemi" pour faire passer la pilule saoudienne. Ce fut fait avec l’Iran, dont l’évolution problématique ne fait que renforcer le soutien aveugle que l’on donne à Riyad. Le royaume saoudien a en effet largement repris du poil de la bête dans la région depuis l’arrivée de Donald Trump et le retrait américain de l’accord sur le nucléaire iranien, en scellant de nouvelles alliances comme avec… Israël. Depuis plusieurs mois, pas un jour ne passe sans que l’on ne parle de l’Arabie saoudite dans la géopolitique mondiale.

Drames et provocation

Riyad est au cœur d’une grande partie de nos drames politiques européens et d’une série d’engrenages qui pourraient vite déraper : diffusion de l’idéologie salafiste et wahhabite par une armada d’imams low cost exportés partout en Europe, reprise par plusieurs organisations terroristes dont Al Qaïda et Daech de ce corpus mortifère qui viennent frapper jusque chez nous, attisement des tensions avec l’Iran qui respectait à ce jour les termes de l’accord de Vienne signé le 14 juillet 2015 à Vienne, entretien de fait d’un climat de guerre froide pouvant déraper à tout moment, provocation avec les Émirats arabes unis face au Qatar en déclenchant un blocus le 6 juin 2017 qui eut pour conséquence directe de remettre en cause l’existence même du Conseil de coopération des pays du Golfe, l’une des seules organisations de la région à même d’apporter la stabilité, rapprochement historique improbable avec Israël au point de finir d’enterrer les derniers sentiments qu’une oumma et qu’une connexion (à défaut d’une unité) arabe était encore possible pour sauver la région, etc.

Face à l’impulsivité des deux frères de circonstances, Trump et ben Salmane, les dérapages peuvent vite arriver. Dans un contexte où l’islam mondial semble en crise et instrumentalisé par des extrémismes qui puisent leurs racines dans ses contradictions, tout comme le pays qui est censé abriter les temples de sa sagesse qui est au bord du gouffre, tout soutien supplémentaire à Riyad, est un vœu implicite de la part de nos politiques de parvenir à l’explosion du Moyen-Orient. Et les conséquences en termes de sécurité sur l’Europe à l’avenir seront énormes. Au-delà du pacte de Quincy, il est temps aussi pour l’Europe, qui veut exister sur la scène mondiale comme elle peut, de rompre ses relations diplomatiques avec Riyad, au nom d’une certaine vision des droits de l’homme : celle qu’elle est censée défendre le plus souvent possible depuis sa création, malgré le glissement dans un monde qui n’en a cure et qui bafoue le droit international, grands dirigeants occidentaux en tête. La bête de Frankenstein risque bientôt d’être incontrôlable et nous pourrions nous retrouver confrontés à un nouveau Saddam Hussein, un de nos anciens alliés aussi "à l’époque", d’ici peu.

(1) : Riyad l’a reconnu le 15 octobre 2018 et depuis l’on apprenait que des proches de MBS seraient directement impliqués.