Opinions Une opinion de Philippe Hensmans, directeur de la section francophone belge d'Amnesty International.

Cela fait deux mois que le quotidien russe indépendant "Novaya Gazeta" a publié des informations indiquant que les autorités de la Tchétchénie arrêtaient, torturaient et même tuaient des hommes gays dans le cadre d’une campagne visant à purger cette république des personnes ayant une "orientation non traditionnelle". Pour le reste du monde, cette nouvelle a été un choc. Pour la population homosexuelle de Tchétchénie, les récents événements représentent une escalade terrifiante de l’homophobie profondément ancrée dans la société qu’elle a connue toute sa vie.

"Avant, l’homophobie se traduisait par des incidents isolés, a déclaré Akhmad (1) (qui se cache aujourd’hui) à Amnesty International. Mais à présent, il n’y a plus aucun salut : il s’agit de persécution au niveau des autorités." Il est difficile d’imaginer la solitude que ressentent les personnes homosexuelles en Tchétchénie. Officiellement, elles n’existent même pas. Peut-être encore pire, la rancœur homophobe est si profondément ancrée dans la société qu’elles doivent cacher leur identité à leur famille et leurs plus proches amis.

Des crimes "d’honneur" ont encore lieu en Tchétchénie, visant à laver les taches soi-disant faites à l’honneur d’une famille. Un homme a indiqué à Amnesty International qu’il savait qu’un homme gay avait été abattu par ses proches et n’avait pas eu droit à un enterrement : "Pour un musulman, ne pas avoir de funérailles est particulièrement grave. C’est comme si le défunt n’avait jamais existé, comme si personne n’avait le droit de se souvenir de lui."

Amnesty International s’est entretenue avec des témoins qui ont décrit comment des hommes soupçonnés d’être homosexuels sont humiliés publiquement lorsque les autorités viennent les chercher. Ils subissent également des tourments, qui visent à les humilier ainsi qu’à leur faire du mal physiquement. Certains ont ainsi eu des électrodes attachées à leurs lobes d’oreille, comme des boucles d’oreille. D’autres détails, encore plus choquants, que des hommes ont révélés à Amnesty International, ne peuvent pas être partagés au risque de divulguer leur identité et de compromettre leur sécurité.

Cette effroyable persécution est dirigée par Ramzan Kadyrov, l’homme le plus puissant de Tchétchénie, qui jouit d’une impunité totale pour les violations des droits humains commises depuis des années.

La sexualité et les relations intimes ne sont qu’un des domaines étroitement surveillés par le gouvernement, qui ne tolère aucune forme de critique. Les défenseurs des droits humains, les professionnels des médias et les militants politiques risquent tous des menaces, des manœuvres de harcèlement, voire des violences physiques. Il en est de même pour les citoyens ordinaires qui osent s’opposer publiquement aux autorités. Dans le même temps, la condamnation internationale de ces atrocités ne s’est pas traduite par une aide concrète aux Tchétchènes en danger et aux hommes gays.

Il est essentiel que les gouvernements qui ont à juste titre condamné ces atrocités joignent le geste à la parole en veillant à ce que les Tchétchènes qui sollicitent une protection internationale puissent accéder à des procédures d’asile équitables. Bien entendu, il incombe avant tout aux autorités tchétchènes et russes de faire cesser ces atrocités. Elles doivent commencer par relâcher toutes les personnes détenues uniquement pour ce qu’elles sont. La pression internationale doit être maintenue jusqu’à ce que les autorités tchétchènes et russes reconnaissent cette purge et les autres crimes contre la population et prennent des mesures efficaces pour traduire en justice les responsables présumés de ces actes.


(1) Le prénom a été modifié.

Ce vendredi, des militants d’Amnesty International, en collaboration avec Arc-en-Ciel, Tels quels, RainbowHouse, ILGA-Europe, Belgian Pride et Çavaria, se réuniront devant l’ambassade de Russie à Bruxelles pour protester contre ce qui se passe en Tchétchénie.