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Une chronique d'Eric de Bellefroid.

Et, pendant ce temps-là, ça commençait à cogner dur au Viêt Nam. Si le président John F. Kennedy avait envoyé là-bas les premiers conseillers militaires américains, son successeur au débotté, Lyndon B. Johnson, sur un mode plus texan, avait nettement amplifié l’effort de guerre. Engageant dans le sud du pays jusqu’à un million d’hommes, principalement des conscrits ("draftees") désignés par loterie, et donc majoritairement des Noirs qui n’avaient pas les moyens d’éluder l’appel aux armes en étudiant à l’université, ou en se réfugiant au Mexique, au Canada, en Europe ou sur les douces voies de l’Orient.

Des gamins de 18 ans la plupart du temps, chanvrés à mort pour mieux forclore l’horreur de cette "putain de guerre" dans la jungle et les rizières, où un soldat mutilé mais vivant mobilisait dix fois plus de monde qu’un cadavre. Sur leur casque, les GI’s arboraient l’inscription "born to kill". Plus rare était l’emblème de la paix et de l’amour, "peace and love", qui prospérait en même temps partout ailleurs, jusqu’à Amsterdam, Berlin, Kaboul ou Katmandou, où l’on glorifiait la non-violence en même temps que les stupéfiants et les substances hallucinogènes chères au savant Pr Timothy Leary.

La machine de guerre américaine induisait la mise en œuvre d’un complexe militaro-industriel qui, de l’aveu même de l’économiste John Kenneth Galbraith, faisait prospérer l’économie. Ainsi pouvait se justifier une guerre aveugle, impossible, perdue d’avance, face aux maquis vietcong tapis dans les mangroves et les galeries souterraines. La guerre froide entre le monde "libre" et les pays communistes valait bien, pour finir, une guerre chaude, torride cette fois, dans un recoin inconnu de la terre. Le Viêt Nam allait être asphyxié sous le "carpet bombing" des bombardiers B-52, irrémédiablement flambé au napalm, et arrosé d’Agent orange, défoliant des forêts pour démasquer l’ennemi. En pure perte, comme devait bientôt l’admettre le président Richard Nixon, contraint de rapatrier ses troupes.

Sur ces entrefaites, le pasteur Martin Luther King - parmi d’autres - avait pu réunir plus de 200 000 personnes à Washington, le 28 août 1963, à la "marche pour les droits civiques" en faveur des Noirs. Puis, en 1965, alors qu’était précisément assassiné le leader noir Malcolm X, les premiers "enfants fleurs" se donnent rendez-vous à San Francisco, et de violentes émeutes éclatent sur le campus californien de Berkeley. Le "flower power" est en marche à son tour, qui accouchera du fameux "summer of love" de 1967, puis du festival de Woodstock, fin août 1969, qui scellera la fin d’un rêve. Non sans retenir, au passage, la mort par balle du Dr King en avril 1968 à Memphis, et celle aussi de Robert Francis Kennedy en juin de la même année à Los Angeles.

Héritiers des beatniks de la décennie précédente (Kerouac, Ginsberg, Burroughs, Watts, etc.), les hippies désormais tiennent le haut du pavé. Singulièrement à Frisco, dans le quartier de Haight-Ashbury. Ils portent des fleurs dans les cheveux et les cheveux dans les dents. Bref, ils se battent la fleur au fusil. Les mains nues, baguées et teintées de henné. Le mot hippy, est dérivé de "hep", soit "celui qui est au courant de ce qui est nouveau". Ils pratiquent l’amour libre et les toilettes communautaires. Résolument hostiles à la société de consommation et au capitalisme ambiant, et irrésistiblement favorables au psychédélisme et à la primauté de l’âme.

Ecrite en vingt minutes, la chanson "San Francisco", interprétée par Scott McKenzie, fait un tube "canon" dès le printemps 1967, prélude au premier festival pop de juin à Monterey, non loin de San Francisco. Entre l’Occident et le "Bloc de l’Est", le monde doit compter dorénavant avec les pacifistes de tout poil. Qui suscitent, cinquante ans plus tard, tous les souvenirs, toutes les ferveurs. Bref, pour mieux dire, de brûlantes nostalgies. Comme s’il manquait quelque chose à notre époque. De l’ordre d’une naïveté ou d’une candeur.