Opinions

Ce week-end, dans un entretien accordé dimanche à De Zondag, le président de la NV-A et bourgmestre d'Anvers Bart De Wever donnait son opinion sur l'immigration. Il y affirmait notamment : "Les juifs orthodoxes attachent aussi beaucoup d’importance aux signes extérieurs de la foi. Mais ils en acceptent les conséquences. Je n’ai encore jamais vu de juif orthodoxe à un guichet. Ils évitent les conflits. C’est la différence. Les musulmans revendiquent une place dans l’espace public, dans l’enseignement, avec leurs signes de croyance extérieurs. C’est ce qui crée des tensions".

A la suite de cette déclaration, nous vous proposons cette opinion de Victor Ginsburgh, professeur à l'Université Libre de Bruxelles, chercheur au centre ECARES à l'ULB et au CORE à l'UCL.

Il y a deux peuples juifs, Monsieur De Wever.

L’un est celui qui s’intéresse aux autres peuples, écoute ce qu’ils ont à dire et essaie de comprendre. On disait et on continue de dire de ces citoyens qu’ils sont "cosmopolites", un terme devenu dérogatoire, mais au moins les cosmopolites étaient sensibles aux autres, même s’ils étaient religieux, formés dans la culture et la pensée juives, avaient étudié dans une école rabbinique, se rendaient à la synagogue le jour du shabbat, et étaient souvent adversaires des mariages mixtes avec un ou une gentil(le). Certains allaient, cependant, jusqu’à fêter Noël devant un arbre illuminé par des vraies bougies (du temps où c’était encore permis), mais il n’y avait pas de crèche.

"Est-ce bon ou mauvais pour les Juifs ?"

Et puis il y a un deuxième peuple qui ne s’intéresse qu’à lui-même, n’écoute que lui et ne fait aucun effort pour comprendre ni le premier peuple, ni le reste du monde. Mais parce que ces citoyens de ce deuxième peuple ont quand même gardé une once de l’ancien humour du temps où ils faisaient encore partie du premier peuple, la question qu’ils se posent lors de chaque événement ou changement dans le reste du monde est : "Est-ce bon ou mauvais pour les Juifs ?" même lorsqu’il s’agit d’une éruption volcanique en Indonésie, d’un bloc de glace qui se détache de l’Antarctique ou d’une éclipse de soleil visible uniquement dans l’hémisphère sud.

La plupart de ces derniers vivent en Israël ou n’y vivent pas mais, comme le disent souvent ceux qui font partie du premier peuple, donnent de l’argent à un autre pour qu’il aide un troisième à s’installer en Israël. Israël est leur seule préoccupation, ils n’ont pas grande envie d’y aller, sauf en vacances, mais soutiennent l’apartheid, ne sont pas gênés par les violences de l’armée, ni par une justice qui donne rarement raison au paysan palestinien, même quand on lui tue ses chèvres, abat ou brûle ses oliviers, saisit la terre où il est né ou l’oblige à faire un détour de 20 ou 30 km pour atteindre son lieu de travail, parce qu’il ne peut pas utiliser les routes réservées aux colons (1). Ils n’ont jamais rien à se reprocher, même quand ils renvoient les réfugiés à leur terre africaine où ils n’ont ni papiers, ni statut et dont la seule chance de survivre est de repartir en exil (2).

Il y a aussi en Israël quelques survivants, parfois antisionistes, du premier peuple, mais ils sont méprisés et, mépris pour mépris, le deuxième peuple dit qu’ils seraient prêts à se soumettre à une nouvelle shoah en acceptant un Etat palestinien. Il y a même des ultra religieux (les Neturei Karta) dont le rabbin vient de déclarer qu’ils "prient tous les jours pour une Palestine libre, rendue au peuple palestinien" (3). Mais ceci est plutôt anecdotique, ce qui est d’ailleurs bien dommage.

Le dilemme de l’écrivain David Grossman

Certains, et ils sont quand même assez nombreux, sont courageux, et j’en veux pour preuve l’écrivain David Grossman, dont le fils Uri qui faisait partie des forces armées israéliennes a été tué lors de la guerre du Liban en 2006. Il avait 20 ans. En 2015, Grossman a retiré sa candidature du Prix Israël de littérature parce que s’il était élu, le prix devait lui être conféré par le premier ministre (dont je ne veux ni prononcer ni écrire le nom) qui avait déclaré que deux membres du jury du prix étaient politiquement "inopportuns" et attribuaient le prix à leurs amis. Voici la réaction de Grossman : "Netanhayou [et voilà que je dois quand même écrire ce nom] a commis un geste cynique et destructeur qui viole la liberté de pensée, la pensée elle-même et la créativité en Israël. Je refuse de m’y associer".

Trois ans plus tard, en 2018, Grossman obtient le Prix Israël. Deux articles paraissent coup sur coup dans le quotidien Haaretz, dont la plupart des journalistes, si pas tous, font partie du premier peuple.

Le 19 février 2018, Avigdor Feldman (4) conseille à Grossman de refuser, parce que quand Netanhayou lui serrera la main en lui donnant le prix, il lui dira dans un murmure ému : "Je suis un grand fan de vos livres et j’ai pleuré en lisant Tombé hors du temps (5) et Sara, ma femme, a aussi pleuré". Et continue Feldman, vous devrez placer votre main dans celle qui a serré la main de Trump dont les doigts ressemblent à des saucisses.

Deux jours après, le 21 février 2018, Shachar Ben Meir (6), au contraire, conseille à Grossman d’accepter le prix, même s’il faut serrer la main à plusieurs ministres d’extrême droite qui font évidemment partie du deuxième peuple. "Le prix ne vous est pas donné par ceux auxquels vous devrez serrer la main, ni en leur nom. Il vous est donné au nom de ceux qui sont, dans ce pays, vos lecteurs et de ceux qui sont silencieux. Les mains que vous allez serrer sont une note de bas de page. Après la cérémonie, et après les mains serrées, vous aurez sans doute l’opportunité de dire merci [à ceux] pour lesquels et au nom desquels vous avez vraiment reçu le prix. Tous ceux qui vivent et ceux qui sont morts sont écrits dans vos livres, et c’est pour eux et en leur nom que vous recevez le prix. Allez, Grossman, et acceptez-le ce Prix".

Humour juif

Voilà trois juifs israéliens du premier peuple, qui ont raison tous les trois, l’un qui se retire en 2015, mais re-candidate trois ans plus tard, l’autre qui dit "refuse", et le troisième qui dit "accepte", ce qui fait revenir à ma mémoire un trait d’humour juif souvent raconté par ceux qui font partie du premier peuple. Un rabbin est appelé à résoudre un problème de dispute dans un ménage. Après avoir écouté les complaintes de la femme, il lui dit "Tu as raison". Puis il écoute l’homme et lui dit "Tu as raison". La femme du rabbin qui a suivi de loin l’histoire demande à son mari comment il peut donner raison aux deux. "Tu as aussi raison" lui répond-il.


P.S. Merci à Philipp Weiss, un journaliste juif américain progressiste, que je n’ai jamais rencontré et avec lequel je n’ai jamais parlé ni correspondu, mais qui m’a néanmoins « obligé » à écrire ces quelques lignes.


=> (1) Voir Michael Chabon et Ayelet Waldman, Un royaume d’olives et de cendres, Paris: Robert Laffont, 2017. Cet ouvrage contient 26 récits d’écrivains engagés sur les obstacles que les Juifs israéliens créent pour « compliquer » (un mot léger par rapport à la réalité) la vie quotidienne des Palestiniens qui vivent en Cisjordanie occupée et à Gaza.

=> (2) Uzi Dann, Israel’s big lie revealed : Deported asylum seekers in Uganda lament broken promisses and grim future, Haaretz, March 4, 2018.

=>(3) Sue Surkes, Un rabbin antisioniste offre au Hezbollah un cadeau de la part du peuple juif, The Times of Israel, 15 mars 2018.

=> (4) Avigdor Feldman, David Grossman, dont accept the Israel Prize from those people, Haaretz, February 19, 2018.

=> (5) Il s’agit du livre que Grossman a écrit après la mort de son fils Uri et dans lequel il parle d’un pays dont les habitants ont tous perdu un de leurs enfants.

=>(6) Shachar Ben Meir, David Grossman, accept the Israel Prize, If there is anything the great author should understand, it’s that the government is not supposed to interfere in art, Haaretz, February 21, 2018.