Opinions Plusieurs appels de parents, en mai, menaçaient d’alerter la presse si l’école ne leur donnait pas satisfaction; en juin, certains recours contre les conseils de classe étaient folkloriques (recours avant de connaître les points !, ou malgré d’innombrables échecs parfois à 20 %). Qu’est-ce qui explique qu’on menace d’emblée, alors qu’il y a tant de possibilités de contact; de tels manques de réalisme face aux résultats ?

Dans ces courts-circuits qui amènent à sauter tout préalable et toute procédure (pouvant être longue et surtout ne pas donner le résultat escompté) pour aller vers la presse, se croisent trois phénomènes.

1°, ne pas être immédiatement entendu, devoir différer la réussite, demander un temps de vérification auprès des acteurs, est insupportable. Le dialogue avec le professeur ne saurait de toute façon suffire.

Car 2°, les attentes sont simplistes ("renvoyer le prof" - qui par exemple demande en 6e de lire un livre avant les contrôles). Qu’on ait pu déplaire à mon enfant, cet Unique, My Precious, nécessite une sanction immédiate.

Dialoguer serait déjà accepter que des torts puissent être partagés. La menace médiatique clôt tout débat : que roule la tête ! Cela explique que le passage par une procédure soit évité : l’école s’exprimerait aussi. Ainsi, dans l’exemple (vrai !), le jeune n’avait eu que 3 mois pour lire une pièce de théâtre. Sans le préciser à ses parents, il a crié au scandale lorsqu’il s’était rappelé ce travail - une semaine avant la date fatidique.

3°, l’opérationnalité de ce type de plainte réside dans le fait que la parole de l’enfant apparaît indiscutable. Le premier réflexe n’est pas de vérifier la parole d’un adolescent contrarié. Dans ces menaces d’appel aux médias, quel est l’imaginaire de ces parents ? Le prof et l’école seraient traînés dans la boue, perdraient toute crédibilité ("cassés !", disent les ados), ce qui devrait être pire que tout. Un journaliste constatait au tout début de l’affaire DSK que la véracité du crime importe moins que l’impact définitif sur l’image. Triomphe l’apparence. On eût aimé que ce ne fût que le fait d’ados, mais si des parents (des, pas tous !) s’y mettent, on désespère que leurs ados n’apprennent jamais à dépasser ce stade.

Certains recours sont une autre illustration de cette fiabilité sans borne accordée au jeune - au moment même où il ne s’est pas montré fiable. On fait appel à une causalité externe plutôt que de se mettre en question. Il est juste que les recours existent, face à quelques baronnies, mais surtout parce qu’il y a des situations que les familles n’étalent pas mais qui expliquent une déstabilisation en session. A côté de cela, l’incroyable mortalité de grands-parents déjà décédés en juin passé, "il est troublé car il grandit" (sic ! En 4e, on peut l’espérer), ou des engagements tardifs - des seuls parents.

Ces appels à déclarer en réussite un élève en total échec, ou à lui laisser une "deuxième chance" quand il est passé sur toutes celles de l’année, sont douloureux. L’échec ne touche-t-il pas à l’image des parents à leurs propres yeux : ils ne sont pas parfaits ? Mais peut-on ne pas être parfait, souriant, en bonne santé, winner ? Ce qui est peu porteur d’espoir pour l’avenir de ces jeunes, c’est que la réussite serait un dû, envers et malgré tout, et si échec il y a, c’est évidemment à cause de circonstances extérieures à ces ayants droit marris. "Sit pro ratio voluntas", disait une mégère de Plaute. (1)

L’image des mannequins "parfaits", riches et béats qui jonchent nos revues de vacances, trouve une résonance dans les promesses clientélistes politiciennes d’une école de la réussite sans effort (comme maigrir sans effort et sans se priver), tous en route vers l’université - cette même université pour laquelle les mêmes politiciens envisagent des barrages (numerus clausus, examen d’entrée).

L’enfer social est pavé des bonnes intentions pédagogiques. C’est au creuset de ce "dû" que s’approfondit le fossé entre ceux qui seront à jamais clients du panem et circenses, et une minorité qui paye une vraie réussite de ses efforts et qui demain, sera les patrons des premiers.

(1) "Que ma volonté serve de raison."

Martin FRANÇOIS est enseignant, membre de la commission interne de recours de son école.