Opinions
Une chronique de Dave Sinardet, professeur de sciences politiques à la Vrije Universiteit Brussel et à l'Université Saint-Louis. 

On aurait pu penser qu’une Belgique au gouvernement idéologiquement assez homogène et à l’horizon électoral dégagé aurait été plus facilement gouvernable. Et pourtant, la réalité s’est très vite révélée bien éloignée de cette douce illusion.

Si la Belgique est difficile à gouverner, c’est parce que nous avons trop d’élections. Les partis n’arrivent jamais vraiment à diriger le pays et certainement pas à réaliser des réformes à long terme, prisonniers qu’ils sont d’une campagne électorale perpétuelle. Combien de fois n’avons-nous pas entendu cette analyse ces dernières années ?

Si la Belgique est difficile à gouverner, c’est parce que la Flandre vote plus à droite et la Wallonie plus à gauche. Certaines réformes sur lesquelles existe un consensus en Flandre, en tout cas au sein des partis de centre-droit, sont impossibles à mener à terme parce qu’au fédéral, il faut toujours composer avec le PS. Combien de fois n’avons-nous pas entendu cette analyse ces dernières années ?

Si la Belgique est difficile à gouverner, c’est parce que nous avons de nombreux gouvernements composés de partis différents. Parce que certains partis sont par exemple dans la coalition flamande mais pas au fédéral - ou inversement - ils sont dès lors enclins à mettre des bâtons dans les roues à ce gouvernement fédéral. Combien de fois n’avons-nous pas entendu cette analyse ces dernières années ?

Sur papier, un paradis politique

Toutes ces analyses avaient certainement du vrai. Mais si on se base entièrement sur celles-ci, nous devrions avoir atterri aujourd’hui dans un paradis politique.

C’est que après les élections de 2014, nous sommes entrés pour la première fois depuis deux décennies dans une période de quatre ans sans élections - les prochaines seront les communales de 2018 - et c’est même la première fois dans toute l’Histoire du pays qu’un gouvernement Belge va avoir cinq ans pour diriger le pays.

De plus, les trois partenaires nordistes du gouvernement fédéral sont supposés représenter ce fameux consensus flamand. Il n’y a qu’un seul parti francophone et celui-ci se situe également sur le flanc (centre-) droit; pour la première fois en 26 ans, le PS ne fait pas partie du gouvernement.

Evidemment, le corollaire de tout ceci, c’est que la composition du gouvernement fédéral et celles des exécutifs wallon et bruxellois sont tout à fait divergentes. Mais du côté flamand au moins, les partis sont les mêmes et cela n’avait plus été le cas depuis les années 1990.

Bref, un gouvernement idéologiquement assez homogène - sans le PS -, qui dispose pour agir de quatre années sans élections et inclut les mêmes formations que le gouvernement flamand : plus d’un prophétisait qu’une telle situation serait un véritable soulagement.

Et pourtant…

Et pourtant, tout le monde peut constater que ce gouvernement n’arrive toujours pas à réaliser une série de réformes fondamentales censées mettre un terme à une série de tabous dont tout le monde reconnaît qu’ils sont intenables.

Et pourtant, on assiste à longueur d’année à des conflits entre les trois partis flamands, de chamailleries à divergences d’opinion fondamentales, le tout étant digne d’une période de pleine campagne électorale.

Et pourtant, outre des conflits au sein des gouvernements flamand et fédéral, des désaccords ont même pu apparaître entre ces deux exécutifs.

C’est en partie parce qu’on a minimisé les différences idéologiques entre les partis flamands que ceux-ci visent en partie le même électorat. Mais aussi parce que les attentes étaient beaucoup trop grandes. La politique reste de la politique. Et donc, Kris Peeters a commencé, dès le début du gouvernement Michel, à se profiler, lui et son parti, comme le visage social de la coalition de droite, avec des promesses comme l’introduction d’une taxe sur les plus-values. Le fait que celle-ci n’a jamais vu le jour n’a fait que renforcer les tensions avec le syndicat chrétien. Il est donc probable que le CD&V continuera l’année prochaine à essayer de prouver qu’il peut faire la différence dans un gouvernement de droite en défendant notamment bec et ongles les résultats de la concertation sociale.

Autour des questions de l’asile et de la sécurité, c’est la N-VA qui se manifeste continuellement. La stratégie utilisée est quelque peu différente, marquée par une différence claire entre la ligne du parti et l’action au sein du gouvernement. Pendant que le secrétaire d’Etat Theo Francken fait de son mieux pour donner un toit aux réfugiés selon le cadre légal existant, le président Bart De Wever ne laisse pas passer la moindre occasion de remettre ledit cadre légal en question avec un discours surfant sur les craintes qui existent dans la population. Cible principale : les anciens électeurs du Vlaams Belang qu’il a su attirer dans son giron. A long terme toutefois, tenter d’être à la fois un parti de gouvernement et un parti anti-establishment risque d’exiger des talents d’équilibriste.

Et puis il y a l’Open VLD. Les libéraux flamands souffrent plutôt d’un manque de positionnement clair. Le tax shift aurait dû être tout profit pour eux, mais c’est la N-VA qui tient le portefeuille des Finances. Difficile de se profiler avec un vice-premier ministre dépourvu de réelles attributions [Alexander De Croo]. Maggie De Block dispose, quant à elle, d’un beau portefeuille (Santé et Affaires sociales) mais pas nécessairement du genre qui pourrait permettre à son parti de se positionner.

Compromis à tous les étages

Bien entendu, tout cela n’empêche pas le gouvernement Michel de tout de même prendre des décisions, comme on l’a encore vu cette semaine. Souvent, les accords arrivent même plus vite que ce qu’on attendait. Mais les processus qui y ont présidé ne méritent pas un premier prix de beauté. Et les résultats sont peut-être honorables mais pas foncièrement différents de ceux des gouvernements précédents : au sein de l’équipe de Charles Michel mais aussi au sein de celle, flamande, de Geert Bourgeois, c’est le compromis à la belge qui est de mise. Le résultat est juste plus à droite qu’auparavant. Au cours des discussions sur le tax shift, tous les partis sont restés cramponnés à leurs tabous, de telle sorte que le compromis final s’est retrouvé bien en deçà de ce qui aurait été possible.

La question est aussi de savoir si la stratégie du premier ministre est tenable à long terme. Il part du principe que chaque parti doit pouvoir marquer des points sur certains dossiers : la N-VA sur la politique sécuritaire, le CD&V autour de la concertation sociale et des thèmes sociaux et l’Open VLD sur la fiscalité. Quant au MR de Charles Michel, il incarne déjà en quelque sorte le compromis à atteindre : plus proche de la N-VA sur la sécurité, plus proche du CD&V sur le socio-économique et plus proche de l’Open VLD sur la fiscalité.

Sortir de son domaine de prédilection

Mais voilà, les partis veulent aussi pouvoir se profiler sur différents terrains. Le fait que la N-VA soit pratiquement le seul parti visible depuis la vague d’attentats est une source d’irritation croissante pour ses partenaires. Et la situation budgétaire, qui n’est pas franchement en train de s’améliorer, n’aide pas.

Il ne semble donc pas que l’année à venir différera fondamentalement de celle qui vient de s’écouler en terme de dynamique politique, ni que les gouvernements vont pouvoir tirer réellement avantage du contexte unique et privilégié dans lequel ils évoluent. Il semble plutôt que l’année écoulée ait surtout servi à définitivement nous faire perdre quelques illusions politiques.

Nous publions la chronique de Dave Sinardet un samedi sur deux.