Opinions

Il y a quelques jours j’ai eu la preuve que la Belgique allait tôt ou tard se scinder (se plan-B-iser, se régionaliser, se rattacher, se communautariser, préformer, réformer, ou quelque puisse être le terme approprié le moment venu). Cela m’apparut très clairement, telle une épiphanie, en ayant la plus simple et cordiale conversation avec une collègue néerlandophone.

Etant moi-même espagnol résidant en Belgique depuis à présent suffisamment longtemps que pour me sentir ici chez moi, j’ai toujours porté un regard vierge, neutre et pour tout dire inavouable sur la situation socio-politique belge. Cette image m’avait longtemps paru trop naïve, trop stéréotypée que pour être réaliste, et pourtant une conversation est venu confirmer cette impression la semaine dernière.

Pour comprendre, il va falloir que je plante le décor rapidement. Ma collègue est jeune et adore la musique électro-rock dont elle s’abreuve sans mesure afin de mener à bien son hobby de DJ dans les cafés branchés gantois. Elle se situe donc pile au milieu de la cible du public cible de groupes belges tels que Ghinzu. Pour ceux qui n’en feraient pas partie (du public cible), rappelons que ce groupe bruxellois est devenu au fil des ans la figure de proue de l’électro-rock belge et qu’ils ont été en 2010 le premier groupe belge à avoir joué à guichets fermés à Forest National depuis 30 ans.

C’est donc lorsqu’elle me demanda qui était ce "Ghinzu" que la révélation eut lieu : ce groupe francophone (chantant en anglais) remplissait l’Olympia et le Zénith à Paris, Forest à Bruxelles, mais restait toujours inconnu quelques kilomètres plus au nord, même pour ceux qui auraient dû forcément le connaître. En effet, en 2009, leur dernier album a été le deuxième le plus vendu en Wallonie et le 17e le plus vendu en France, mais n’apparaît qu’à la 37e place en Flandre.

L’exemple de Ghinzu n’en est qu’un parmi tant d’autres, mais il est très parlant (hurlant presque). Comment peut-on encore parler d’une seule Belgique, alors qu’il y en a de facto bien deux, qui ne se connaissent pas, qui font chambre à part ?

Les francophones connaissent par cœur la vie, l’âge et les mensurations de tous les présentateurs de JT français mais sont incapables de donner le prénom d’un seul présentateur de JT flamand. Et l’inverse est tout aussi vérifié, Ghinzu à l’appui.

Certes l’entente est cordiale (de là que l’on rétorque souvent que "toute cette problématique communautaire n’est qu’une affaire de politiciens"), mais il est souvent si facile d’être cordial avec celui que l’on ignore (n’est-ce pas Shakespeare qui a dit que l’inverse de la haine n’est pas l’amour mais bien l’indifférence ?).

Et c’est au milieu de cette révélation que M. Leterme vint affirmer que les politiques d’intégration ont échoué. Mais de quelle intégration parle-t-il ? De celle du maghrébin au sein de la société belge, celle que toute l’Europe nous envie, ou bien l’intégration de la Belgique avec elle-même : une non-intégration qui effraie toute l’Europe et fait fuir les investisseurs ? Il a raison M. Leterme : les politiques d’intégration entre Wallons et Flamands ont échoué, l’apprentissage de la langue voisine a échoué, l’échange culturel et le partage artistique ont échoué, la cohabitation a échoué là où elle était forcée d’avoir lieu, et c’est donc bien à deux petits pays qui s’ignorent cordialement sans se comprendre que nous avons à faire.

Tant qu’il y aura en Belgique des politiciens qui regardent au microscope le bulletin d’intégration des minorités ethniques tout en restant myopes vis-à-vis de leur propre intégration, et tant qu’il y aura des citoyens pour croire que la faute des nationalismes n’incombe qu’aux politiciens tout en cultivant leur ignorance face à leurs propres voisins, la Belgique aura bien du mal à partager le même lit, le même avenir.