Opinions

Si tout le monde pense plus ou moins pareil, le système s’enraye. C'est ce qui s'est passé avec la pétition des 1100 universitaires pour réclamer "le droit à l'humanité" dans le dossier des migrations!

Une opinion de Maarten Boudry, philosophe à l'Université de Gand.

Lors de la parution en 1931 d’un pamphlet intitulé "100 auteurs contre Einstein", le célèbre physicien a rétorqué: "Pourquoi cent ? Si je m’étais réellement trompé, un seul auteur aurait suffi !" Le nombre de signataires n’est pas nécessairement proportionnel à la qualité des arguments. C'est ce que je pense de la pétition lancée par plus de 1100 universitaires et intitulée "Nous réclamons le droit à l’humanité".

Le discours social actuel, y lisons-nous, "déshumanise" les migrants. La raison ? Non seulement ils sont présentés comme les éléments de "flux de réfugiés" et de "vagues migratoires", mais certains les affublent même d’un prix. En réalité, des métaphores comme "vagues" et "flux" sont tout à fait communes pour décrire les grands groupes d’individus. Il suffit de googler "flux touristique" pour trouver des dizaines de milliers de résultats, par exemple dans ce gros titre du Standaard annonçant : "Amsterdam veut endiguer le flux des touristes." Nos semblables amateurs de voyages sont-ils pour autant "déshumanisés"? La Faculté de sciences sociales de la KU Leuven, qui héberge plusieurs signataires de cette lettre, indique sur son propre site internet qu’elle étudie les "courants migratoires". Un jargon académique qui sonne plus impersonnel et plus abstrait encore. Les chercheurs de la KU Leuven sont-ils pour autant complices de la déshumanisation des migrants ?

L’argument selon lequel le fait de chiffrer le coût de la migration serait "déshumanisant" est tout aussi ridicule. Si c’est vrai, alors les seniors sont déshumanisés dans les débats sur le coût du vieillissement de la population. Sans parler des chômeurs, des enfants, des malades de longue durée et de n’importe quel groupe dont nous calculons le coût dans le cadre des soins de santé et de la sécurité sociale. Les universitaires n’échappent d’ailleurs pas à cette pratique. Va-t-on reprocher au Fonds de la recherche scientifique de déshumaniser ses propres chercheurs lorsqu’il calcule combien un doctorat ou un post-doc coûte au contribuable chaque année ? Enfin, les partisans (rationnels) de davantage de migration se livrent également à une analyse économique des coûts-bénéfices, comme récemment encore dans "The Economist".

Quiconque veut vraiment comprendre la portée du terme "déshumanisation" doit feuilleter les manuels scolaires salafistes, également utilisés en Europe, dont les auteurs traitent ceux qui ne partagent pas leurs convictions de "porcs" ou de "singes". Ou écouter les innombrables prédicateurs radicaux qui diffusent le même discours. L’importation de cette déshumanisation religieuse fait également partie de la problématique migratoire actuelle. Mais à ce sujet, la lettre garde un silence pudique. Manifestement, la déshumanisation ne peut venir que d’un seul côté.

La lettre se termine par des propos inquiétants sur la réduction de la "liberté académique" et met en garde contre un "univers où les universitaires, sous la pression du politique et de menaces ouvertes, n'oseront plus prendre position". Ce sont de pures balivernes. La meilleure preuve que la liberté académique ne court pour l’instant aucun danger, c’est que plus d’un millier d’universitaires ont signé ce mauvais texte, bien entendu sans aucune crainte de répercussions. Et à raison, car la liberté académique doit être absolue. Même les recteurs ont le droit d’avoir leur propre opinion. S’il est souhaitable dans leur cas de s’exprimer en leur qualité sur un sujet dont ils ne connaissent peut-être pas tous les détails, c’est une autre question. Mais j’ai trouvé leur appel pour la régularisation des parents de Mawda nettement plus raisonnable (et humain) que ce discours aussi enflé qu’incohérent sur la déshumanisation.

Honnêtement, je me demande combien des signataires ont lu attentivement le texte et de façon critique, comme il sied à un universitaire, avant de le signer. Se sont-ils aperçus que le concept de "déshumanisation" y était traité de manière légère et bâclée ? Et que sous les épaisses couches de pathos, on ne trouvait aucun argument sérieux ? Ou beaucoup se sont-ils contentés d’apposer leur signature pour la bonne cause, sans réfléchir plus loin ? Qui, en effet, peut s’opposer à un plaidoyer contre la déshumanisation ? La pression du groupe et le conformisme ont probablement joué un rôle aussi, comme plusieurs non-signataires me l’ont confirmé en privé. C’est ce que l’on obtient avec un discours contraignant et grandiloquent qui proclame que tout le monde a le "devoir d'arrêter à tout prix" la déshumanisation.

Le plus ironique dans tout cela, c’est que la "pression" contre laquelle les auteurs de la lettre mettent en garde ne vient vraiment pas d’un tweet bien trempé de Theo Francken. Elle émane du monde académique lui-même et pousse précisément dans la direction politique opposée. Ces derniers mois, une discussion fait rage internationalement et notamment en Flandre et aux Pays-Bas sur l’homogénéité idéologique inquiétante touchant les sciences humaines et sociales. En psychologie sociale, discipline de Jozefien De Leersnyder, l’une des initiatrices de la lettre, 89 % des chercheurs aux États-Unis ont des convictions de gauche contre 3 % seulement des convictions de droite. C’est inquiétant, car la science a pour moteur la diversité des idées. Si tout le monde pense plus ou moins pareil, le système s’enraye. Les hypothèses sont moins souvent remises en question et on en arrive à une pensée unique fondée sur l’émotion plutôt que sur la raison. Jusqu’à présent, beaucoup de chercheurs sont encore dans le déni, mais il y a quoi qu’il en soit un sérieux problème. Si les signataires continuent à affluer à ce rythme sur le site "petitions24.net/humanite", ils en auront eux-mêmes fait la preuve.