Immigration : les yeux grands fermés

Alain DESTEXHE Publié le - Mis à jour le

Opinions Eyes wide shut" : le titre de ce film de Stanley Kubrick qui traite du fantasme peut être traduit par "Les yeux grands fermés" et est également le titre d’un ouvrage de la démographe Michèle Tribalat qui traite des tabous liés aux conséquences économiques et sociales de l’immigration en France et en Europe.

"La Libre Belgique" consacrait ce mardi sa Une à la question de l’immigration. Le moins que l’on puisse dire, c’est que cette thématique est caractérisée par la difficulté d’apporter l’une ou l’autre nuance au discours dominant. Et pourtant, il y a de quoi douter d’une série d’affirmations apportées par les différents intervenants de cette édition.

Nous nous bornerons à en identifier trois, dans la mesure où ces arguments reviennent de manière cyclique dans la rhétorique du politiquement correct chaque fois que l’on tente d’aborder ce sujet. Ces trois affirmations sont respectivement : l’apport positif et nécessaire de l’immigration face au vieillissement de la population; la nécessité de faciliter d’octroi de la nationalité et, enfin, l’instrumentalisation de cette thématique.

Atout économique : vraiment ? Dans son édito, Vincent Slits avance : "L’immigration est un atout, une nécessité aussi dans un pays confronté à un déclin démographique et à une pénurie de main-d’œuvre". Il s’agit d’une incantation sans cesse répétée et qui constitue d’ailleurs la ligne officielle de la Commission européenne. Dans son livre "Les yeux grands fermés - L’immigration en France" (Denoël, 2010), Michèle Tribalat, Directrice de recherche au très sérieux INED français, tend pourtant à remettre en cause cette équation présentée comme indiscutable. Pour que les immigrés contribuent à financer les retraites, il est en effet nécessaire qu’ils trouvent un emploi.

L’immigration ne pourrait donc pallier ce problème que pour autant qu’elle soit particulièrement qualifiée ou réponde à des besoins bien ciblés du pays d’accueil. Or, beaucoup d’immigrés éprouvent des difficultés à entrer sur le marché du travail. En Wallonie, 38,5 % des immigrés extra-européens sont au chômage, de même que 32,2 % en Région bruxelloise. Au regard des chiffres avancés par l’Institut Itinera et repris dans La Libre, nous avons accueilli, ces dix dernières années, proportionnellement plus que tous nos voisins limitrophes mais aussi que des pays d’immigration comme le Canada, l’Australie ou encore les Etats-Unis.

Des chiffres qui démontrent que nous ne maîtrisons manifestement pas nos flux migratoires. Pas plus que l’on ne semble se soucier du sort des immigrés et de leurs descendants (qui acquièrent l’un comme l’autre assez rapidement la nationalité belge, rendant leur retour impossible). Il apparaît pourtant essentiel, en cette période de crise économique et sociale, de filtrer (le mot peut choquer, il n’en reste pas moins nécessaire) à l’entrée les personnes qui auront le plus de chance d’améliorer leurs conditions de vie dans notre pays. En refusant de nous y atteler, nous condamnons ces personnes à vivre dans des ghettos ethniques qui coûteront par ailleurs de plus en plus cher à la collectivité. J’y reviendrai plus loin.

Le second argument généralement avancé a trait à la nationalité. Celle-ci devrait, selon certains, pouvoir être acquise plus facilement car elle serait un "vecteur d’intégration". Une façon de procéder qui revient à inverser l’ordre logique des choses et aboutit à entretenir la problématique de l’intégration. On ne s’intègre pas une fois devenu Belge. On devient Belge parce que l’on est intégré.

La maîtrise de la langue, la connaissance de notre histoire et de notre culture, l’adhésion à nos valeurs, constituent autant de conditions préalables à l’intégration pleine et entière dans notre société. Le peu d’engouement des étrangers extracommunautaires à l’occasion des élections communales (les derniers chiffres évoque un taux d’inscription extrêmement faible) démontre par ailleurs que le lien entre nationalité et citoyenneté est toujours d’actualité. De même que la nécessité à donner à la naturalisation toute la portée symbolique qu’elle mérite.

Mais le traitement de ces deux problématiques ne pourra se faire sans la résolution de la troisième : l’incapacité à parler sereinement d’immigration et d’intégration. Les médias fustigent ceux qui auraient la tentation "d’instrumentaliser" les statistiques. "En agitant le spectre d’une montée de l’insécurité dans nos villes, d’une perte de nos repères culturels ou de la faillite inéluctable de nos filets de protection sociale", écrit d’ailleurs Vincent Slits dans l’éditorial précité.

Pourtant, les communes bruxelloises connaissant la plus forte concentration d’immigrés sont effectivement les plus touchées par le chômage. C’est un fait. Il s’agit d’ailleurs aussi des communes les plus touchées par l’insécurité. Poser l’équation selon laquelle un immigré serait nécessairement un délinquant potentiel serait imbécile. Mais nier le lien entre immigration non régulée et problématiques sociales et sécuritaires le serait tout autant. Dans son ouvrage intitulé "Le déni des cultures" (Seuil, 2010), Hugues Lagrange, chercheur au prestigieux CNRS français, souligne d’ailleurs comment la concentration ethnique spatiale dont se sont rendus coupables des pouvoirs publics dépassés par l’explosion de flux migratoires non maîtrisés, encourage la reproduction de réflexes culturels incompatibles avec nos valeurs et, surtout, engendre des sociétés autarciques caractérisées par des rapports de forces internes qui, statistiques à l’appui, expliquent en partie le développement de phénomènes criminogènes plus prononcés qu’ailleurs.

Car un autre problème vient de la ghettoïsation de l’immigration. Celle-ci s’est particulièrement concentrée sur la Région bruxelloise. La dualisation de celle-ci, accentuée par des politiques inadéquates et opportunistes de l’Olivier, sème les germes d’un terreau fertile à l’émergence de réflexes communautaristes de plus en plus aigus qui ne peuvent engendrer que le rejet de l’autre et, si nous n’y prenons pas garde, la violence. Nous devons, là aussi, construire une politique d’intégration qui raffermisse nos valeurs, notamment en instaurant la neutralité à l’école et dans la fonction publique, mais aussi en développant une école publique et des formations professionnelles de qualité, qui ne pourront être instaurées à Bruxelles qu’une fois la sécurité rétablie dans les quartiers précités. En construisant une société du mérite, aussi.

Hugues Lagrange est ainsi extrêmement critique par rapport aux mesures de discrimination positive et aux quotas, qui sont pourtant encensées par la Gauche aujourd’hui. "Il ne faut pas confondre recherche d’une politique d’immigration efficace et cohérente avec une opposition avec ceux et celles qui en sont issus", comme le disait fort justement le regretté Jean Gol. C’est dans cette optique que je m’inscris pleinement. Certes, le racisme et l’intolérance, qui ont une fâcheuse tendance à la banalisation et à la recrudescence en ces temps de crise économique, doivent être combattus de toutes nos forces.

Nous, citoyens européens (quelles que soient nos origines), savons très bien ce que peuvent engendrer la peur et la haine de "l’Autre". Mais nous devons également sortir de la logique selon laquelle l’immigration, telle que nous la connaissons aujourd’hui, ne pourrait être que bénéfique et, partant, ne pourrait être trop sévèrement régulée au motif que nous en aurions "besoin" et ce, sans être taxé de faire le jeu du "fascisme". Nous devons sortir des réformettes entreprises ces dernières années et élaborer un nouveau modèle migratoire afin de le promouvoir au niveau européen.

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