Opinions

Analyste militaire russe

Rédacteur en chef adjoint de «Ezhenedelny Zhurnal»

Le massacre de centaines d'enfants russes à Beslan par des terroristes a constitué la preuve finale, après tant d'autres, de la totale incompétence des services militaires et de sécurité russes. A Beslan, des hommes camouflés représentant quatre ministères se sont agités inutilement, sans chef ni objectif clair, perdant de précieuses minutes lorsque la violence a éclaté. Entre-temps, Nikolai Patrushev, le directeur du Service de sécurité fédérale (FSB, l'ex-KGB), et Rashid Nurgaliev, le directeur du ministère des Affaires intérieures (MVD), tous deux envoyés à Beslan par le président Vladimir Poutine, sont demeurés invisibles tout au long de la tragédie.

Ainsi, une fois encore, les Russes sont confrontés à l'extrême inefficacité de leur armée. En effet, aucune des structures de pouvoir russes, y compris l'armée, le FSB et le MVD, n'est capable de mener des opérations antiterroristes efficaces.

La majorité des Russes sont parvenus à cette conclusion bien avant l'attaque de Beslan. En 2002, après que des terroristes aient pris 800 amateurs de théâtre en otage, Poutine a ordonné qu'un composant antiterroriste soit ajouté au plan stratégique militaire de la Russie. Certains analystes militaires ont vu dans cette décision le début, plus qu'attendu, de sérieuses réformes, l'armée étant seulement capable de mener des opérations militaires selon la méthode traditionnelle russe, à savoir en recourant à la force écrasante, comme lors de la Seconde Guerre mondiale.

L'armée traditionnelle de Russie ne peut pas combattre les terroristes de manière efficace car elle dédaigne la capacité des soldats à fonctionner en petits groupes et n'encourage pas l'initiative individuelle de la part des officiers. On attend d'eux qu'ils exécutent les ordres à la lettre, et guère plus.

Mais c'est la formation individuelle et la capacité à prendre des décisions instantanées dans une situation indécise qui sont essentielles lors d'opérations antiterroristes. A ce propos, lorsqu'une telle opération antiterroriste a été suggérée dans la gorge de Pankisi, en Géorgie, Poutine s'est prononcé contre, comprenant qu'au lieu d'éliminer des terroristes, cette opération se transformerait probablement en une guerre traditionnelle totale.

Depuis le début, le ministère de la Défense s'est montré sceptique quant à l'ordre de Poutine d'inclure l'antiterrorisme au programme militaire. Il a plutôt suggéré de donner un rôle secondaire à l'armée lors d'opérations antiterroristes.

L'hostilité de l'armée envers la réforme est profondément enracinée. A ce jour, l'armée russe ne dispose d'aucune institution professionnelle pour la formation des officiers non-commandants. Le ministère de la Défense se contente de nommer les sergents parmi les conscrits supérieurs, ce qui implique que les sergents ne sont pas très différents de leurs subalternes tant par leur âge que par leur formation. Les conditions internes des ministères «du pouvoir», à savoir le FSB et le MVD, qui sont chargés des opérations antiterroristes, sont également inquiétantes. Le Kremlin souhaite désormais fusionner le FSB et le MVD en un seul ministère de la Sécurité d'Etat, créant ainsi un centre antiterroriste unique. Poutine a déjà décidé d'établir un centre opérationnel de 13 groupes dans la région du Caucase du Nord afin de coordonner les actions des ministères de la Défense et des Situations d'urgence.

Mais il y a peu de raisons de croire que ce monstre bureaucratique apportera une sécurité plus grande que les forces existantes du FSB et du MVD. Le seul résultat positif pouvant émerger d'un tel changement structurel pourrait concerner l'augmentation du nombre de formations antiterroristes. Mais même ce résultat demeure incertain: avant Beslan, la réponse aux attaques terroristes en Ingouchie et Tchétchénie consistait à essayer de former des divisions militaires traditionnelles supplémentaires.

Il est désormais évident que le nombre écrasant ne constitue pas un avantage dans la lutte contre le terrorisme car ce sont les terroristes qui détiennent l'initiative. Ils planifient quand et où frapper. Si la Russie souhaite lutter efficacement contre les terroristes, elle doit instaurer un changement radical afin de pousser les officiers chargés de la sécurité en Russie à prendre des initiatives. Par exemple, les structures de sécurité russes ne détiennent aucune information quant au travail clandestin des organisations terroristes, qui sont disséminées dans toute la Fédération russe. Les services de renseignements n'ont fait aucune percée crédible dans ces organisations. Cette situation doit changer si la Russie veut éviter de futurs Beslan.

Mais la lutte contre le terrorisme exige un type d'espionnage entièrement différent: il ne s'agit plus de «démasquer» des «espions» traditionnels ou de neutraliser des oligarques impopulaires comme Mikhaïl Khodorkovsky. Pour répondre efficacement aux menaces actuelles, les troupes doivent être en mesure de prendre des responsabilités et des initiatives individuelles, et elles doivent être formées pour pouvoir réagir de manière ingénieuse et sur-le-champ.

Ces qualités n'existent tout simplement pas dans les organisations militaires soviétisées de la Russie, avec leurs hiérarchies rigides et leur culture de la conformité aveugle. La philosophie militaire russe tout entière doit être changée. Mais ni le Président de la Russie ni ses ministères du pouvoir ne semblent prêts pour un tel changement.

Au lieu de combattre le nouvel ennemi extrêmement réel du monde d'aujourd'hui, ils affronteraient plutôt l'ancien ennemi traditionnel, à savoir l'Occident. Après la tragédie de Beslan, Poutine a donné une explication exotique du terrorisme: les terroristes, a-t-il affirmé, sont des instruments dans les mains de ceux qui craignent encore la Russie en tant que puissance nucléaire.

Il s'agit là d'un fatras de bêtises, qui semble toutefois plaire aux généraux des ministères du pouvoir car la seule guerre qu'ils savent mener concerne «l'impérialisme mondial». Ils sont incapables de combattre le nouvel ennemi terroriste d'aujourd'hui. Sans réforme majeure de toutes les forces de sécurité et militaires, des réformes qui inciteraient les officiers individuels à prendre des initiatives et des responsabilités, la guerre de la Russie contre la terreur demeure unilatérale: ce sont les terroristes qui mènent toutes les attaques.

Copyright: Project Syndicate, septembre 2004. Traduit par Valérie Bellot.

© La Libre Belgique 2004