Opinions

Je n’aime pas beaucoup quand on s’exprime sous pseudonyme. Je le fais cependant aujourd’hui, par simple déontologie. Par respect pour la Loi, qui m’impose une saine réserve, et pour les électeurs qui se sont présentés au bureau de vote pour lequel j’avais été désigné comme Président le 13 juin.

Ce bureau s’est constitué un peu dans la hâte, mais sans problèmes majeurs, et des centaines d’électeurs y ont été accueillis avec gentillesse, grâce au travail des assesseurs et du secrétaire, qui resteront anonymes eux aussi, mais que je remercie encore pour leur bonne humeur et leur cœur à l’ouvrage. Dimanche soir, le Juge de Paix a pu entériner que le vote s’était passé normalement dans ce bureau. Toutes les voix auront compté. Je m’en réjouis, au nom de la démocratie. Je m’en réjouis et je m’en inquiète. Et c’est cette inquiétude que je voudrais publier, au nom de la démocratie également.

Ma commune est urbaine. Elle comprend, comme on dit, des quartiers "chics" et des quartiers "populaires". Ces quartiers-là sont peuplés de personnes allochtones titulaires d’une carte d’identité belge. Ils viennent donc voter (heureusement), même s’ils ne maîtrisent pas parfaitement l’une de nos trois langues nationales. J’observe même qu’ils viennent parfois voter avec un certain enthousiasme, voire une certaine fierté; ceux-là nous disent, à tout âge : "C’est la première fois". Mon bureau n’a pas eu à subir les grognements de mauvais coucheurs ou d’adversaires de la démocratie. Mais, le vote y étant électronique, j’ai été appelé, souvent, bien trop souvent, à "aider" des personnes démunies devant un outil dont ils n’avaient pas la première maîtrise. Quand ces électeurs-là (parfois aussi des Belges d’origine, mais plutôt âgés) savaient ce qu’ils voulaient, l’aide était simple. L’assesseur que je désignais ou moi-même pouvions les seconder sans état d’âme. Ils voulaient M. ou Mme "X" du parti "Y" à la chambre; Mme "Z" ou la tête de liste au Sénat C’était un plaisir de les guider, voire (souvent) de leur tenir le crayon optique.

Mais la chose se corsait, hélas, quand, hélas encore, d’aussi nombreux électeurs semblaient ignorer tout des règles électorales et de leurs finalités. Ils nous demandaient de l’aide. Une fois dans l’isoloir, on nous disait un vague prénom; on énonçait le nom d’un candidat célèbre, absent de la circonscription électorale. Il m’est même arrivé de devoir deviner les intentions de vote d’un monsieur qui m’énonçait son appartenance syndicale, ou d’une dame qui ne connaissait, comme seule référence à la sphère publique, que la mutuelle où elle cotisait.

Ces ignorances, je le dis et je le répète, ne sont pas rares. Je n’ai aucune envie de les stigmatiser. Mon éphémère expérience de Président m’aura ouvert les yeux sur un défaut majeur de la démocratie, à laquelle, pourtant, je tiendrai bec et ongles. Car, si le droit de vote - un citoyen, une voix - me paraît un pilier intangible d’un système politique pensé pour éviter le pire, il m’a sauté aux yeux, dimanche, que garantir ce droit ne suffisait pas, tant s’en faut.

Je suis, franchement partisan du vote obligatoire. Je ne suis pas, par principe, opposé au vote électronique. Mais je suis de plus en plus convaincu que l’éducation à la citoyenneté s’impose. Qu’il convient de l’adresser à tous, pour que tous (et pas seulement les familiarisés de l’école, de la presse ou de l’électronique) aient accès à l’exercice du droit de vote et à la compréhension de ses enjeux.

Voilà un autre chantier important qui s’ouvre aux femmes et aux hommes politiques, au bénéfice de leur légitimité.

(*) Pseudonyme. L’identité de l’auteur est connue de la rédaction