Opinions

Felice Dassetto, professeur à l'Université catholique de Louvain.

Un des enjeux majeurs, actuels et pour les années à venir, de l'islam européen est celui des intellectuels et des cadres religieux. Ceux-ci ont la tâche et la responsabilité importante d'encadrer et de former les populations et les jeunes générations qui font référence à l'islam. Ils devront reformuler le sens d'être musulman, au XXIe iècle, dans la société européenne sécularisée et pluraliste.

Le paysage des cadres intellectuels religieux musulmans est en recomposition depuis trente ans. Il est très varié et mouvant. Les leaders de la première heure étaient souvent issus de la première immigration ou appelés par elle. Dès le début, il y avait aussi, et il y a toujours, des intellectuels, réfugiés politiques, porteurs d'un islam politique réprimé parfois par des régimes autoritaires comme l'Égypte de Nasser, la Tunisie de Ben Ali en passant par la Turquie des années 1970. Il y avait et il y a toujours des cadres des administrations religieuses des États d'origine, en particulier de l'État turc, soucieux de maintenir un lien, fait d'un cocktail de religion et de nationalisme, avec le pays d'origine. Ces figures anciennes de leaders seront destinées progressivement à disparaître pour laisser la place à des profils nouveaux, hommes et femmes, issus du contexte européen, éduqués dans les pays européens et formés, à un bon niveau, aux disciplines islamiques.

Les cadres musulmans sont donc variés du point de vue de leur ancrage dans la société belge et européenne. Variations sur lesquelles se juxtaposent des orientations religieuses multiples qui traversent la scène de l'islam, depuis un islam littéraliste et traditionnaliste à un islam spiritualiste et privatif.

L'État belge, par le fait de la législation relative aux cultes et par le choix, fait il y a une quinzaine d'années, de s'ingérer dans les affaires islamiques, est amené à gérer ces cadres religieux pour des fonctions représentatives, pour les cours de religion dans l'enseignement officiel ou, demain, pour les fonctions d'imam. Ou tout au moins à jouer le rôle de belle-mère. A l'un ou l'autre de ces niveaux les autorités de l'État sont amenées à prendre des positions, souvent controversées, comme dans le cas récent de refus de nomination d'un inspecteur de religion islamique.L'impression qui s'en dégage est que, devant la réalité complexe du leadership musulman, les responsables politiques semblent manquer de repères, de critères, de connaissance. Et ce d'autant plus que dans certains milieux politiques, il y a une certaine réticence à comprendre en profondeur des acteurs religieux, de surcroît enthousiastes et dynamiques. Leur croyance, considérée avec une teinte de sarcasme et une pincée de soupçon, est volontiers ramenée à quelques catégories: intégristes, fondamentalistes, modérés, etc. Quitte, le cas échéant, à leur adresser des appels de pied électoraux.

Un critère utilisé par les politiques pour mettre de l'ordre dans cette complexité consiste, d'abord, à s'assurer que ces cadres n'appartiennent pas à des groupes mettant en péril, d'une manière ou d'une autre, l'ordre public. Cette question est posée avec d'autant plus de raisons après la découverte de cellules liées à des formes de subversion ou au terrorisme. En empruntant la terminologie au vocabulaire politique anglo-saxon, on parle de «screening» de ces personnes. Il faut les passer aux rayons X.

Cette tâche est confiée aux organes de l'État, chargés de la sécurité intérieure. Pour faire un screening, pour filtrer des gens, il faut un filtre, autrement dit des critères. Il n'y a rien d'automatique dans tout cela. Or, par nature, l'expertise policière de la Sûreté et de l'antiterrorisme concerne avant tout les terroristes et les personnes et groupes subversifs. Et d'ailleurs, dans les dernières années, les forces de l'ordre belges ont enregistré de bons succès à ce sujet.

Toutefois, les milieux politiques, en manque de connaissance familière, demandent à ces forces de l'ordre des avis et des jugements bien au-delà de leur domaine d'expertise. Elles sont amenées à devoir faire un screening de tout musulman. De quoi disposent-elles pour filtrer? Sur base de quoi concluent-elles qu'une personne ou un groupe constituent un «danger» pour l'État et la société? Elles disposent avant tout d'informations sur les terroristes et les personnes dangereuses. Et pour les autres, comment procèdent-elles? Ce serait à vérifier. Mais des propos attribués à la Sûreté parus dans la presse (par des confidences journalistiques ou par la parole du Ministre) ou publiés dans le rapport 2001 du Comité R, semblent faire apparaître l'usage de quelques grands classements passe-partout. Il est d'ailleurs possible que, ces mêmes cellules, submergées de travail et ayant la responsabilité première de surveiller les groupes réputés plus dangereux, n'aient pas trop de temps pour analyser et suivre dans le détail.

Le problème est que ces grosses catégories ne sont pas trop pertinentes, pour cerner la complexité et rendre compte des évolutions. Ainsi en va-t-il, par exemple, de la catégorie des Frères musulmans, fréquemment utilisée et spontanément associée à l'idée de subversion et de danger. Or, la référence aux Frères musulmans, par elle-même, ne signifie pas grande chose dès lors qu'elle n'est pas contextualisée. C'est un peu comme si on se satisfaisait de l'appellation «libéral», pour qualifier tout à la fois le libéralisme prôné par Pinochet, celui de Ronald Reagan, celui de Raymond Barre, celui issu du libéralisme social ou tout simplement l'activité d'un patron d'entreprise. Un leader musulman actif, qui pense et qui agit, devient vite un «frère musulman».

De surcroît, l'usage de certaines catégories est parfois inquiétant: ainsi, par exemple, dans le rapport du comité R précité (un document officiel de l'État!), on souligne qu'untel semble tenir «des propos critiques à l'égard de la société occidentale» . Je tiens souvent des propos critiques à l'égard de l'Occident. Suis-je dans le collimateur de la Sûreté de l'État?

Le résultat de ce filtrage aboutit à des pratiques injustes. Mais aboutit surtout à une vision politique erronée de la réalité de l'islam et des enjeux du leadership actuel. En effet, dans la phase contemporaine de repli identitaire (que la conjoncture actuelle ne fait qu'accroître) et du retour en force d'un leadership conservateur de l'islam, la politique du screening inadapté aboutit à se priver ou à pénaliser des leaders, actifs et engagés, en recherche et qui s'efforcent, inspirés de diverses sources, de bâtir les ponts avec les traditions culturelles européennes. Le screening maladroit et apparemment rassurant peut s'avérer politiquement aveugle.

© La Libre Belgique 2003