Opinions

Une opinion d'Etienne Dujardin, juriste.


Au nom de la bonne gouvernance et du pluralisme des idées, il faut revoir le mode de financement de ces ASBL subsidiées.


Ligue des droits de l’homme, MRAX, Inter-Environnement, Ligue des familles, Ufapec, Unia... Le point commun entre toutes ces associations et organisme public (et on pourrait en citer beaucoup d’autres) ? Ces structures sont toutes largement financées avec nos impôts et veulent influencer l’opinion publique et le politique dans leurs champs de compétences. Rien de problématique jusque-là. Cependant, à force d’avoir leur budget assuré en grande partie par les subsides, elles en deviennent coupées de leurs bases.

Comprenons-nous bien, je suis un grand partisan du débat d’idées. Le but de ma tribune n’est pas de demander moins de débats, mais justement beaucoup plus. Non seulement plus de débats, mais surtout un débat pluraliste où chacun est représenté.

Ce qui me gêne dans toutes les associations citées c’est qu’elles ont, chacune dans leur domaine, une sorte de monopole d’unique pensée subsidiable par le contribuable. Ce financement public qui représente une part très importante de leurs budgets totaux a des effets pervers. Cela ne force plus à écouter les citoyens ou leurs membres pour survivre, mais cela permet simplement d’imposer un conformisme intellectuel. Quand je dis imposer, ce n’est évidemment pas par la force, mais vu leurs moyens importants en termes de financement, de collaborateurs, de relais médiatique par rapport à un groupe de citoyens ou à la majorité silencieuse qui n’est pas organisée ou structurée, cela crée un rapport de force biaisé dans le débat. Ajoutons à cela que ces ASBL subsidiées peuvent pour certaines être dirigées par des personnes liées à un parti ou être notoirement proches et on voit qu’un travail d’impartialité ou de pluralisme est à faire.

Un fossé entre les associations et le terrain

La semaine dernière, j’ai été sidéré par une réaction de l’Ufapec (ASBL dont j’ignorais l’existence, mais qui se targue de représenter les parents de l’enseignement libre) se déclarer "opposée à l’abrogation du décret inscription" dont même le PS aujourd’hui admet, non sans hypocrisie, qu’il n’est pas la solution. C’est d’ailleurs extrêmement amusant de voir le fossé qui existe entre cette association et le terrain. En effet, pour illustrer la dépêche de l’Ufapec se déclarant contre l’abrogation du décret, un média diffusait une photo des manifestations de parents du réseau libre avec des panneaux demandant l’abrogation du décret. Comment une association peut-être aussi décalée par rapport aux personnes qu’elle représente ? Simplement, car elle a très peu de membres effectifs et de cotisations et que sa direction, par exemple, n’est même plus choisie parmi les délégués des parents de classes, mais par cooptation idéologique. Le communiqué a été sorti sans même consulter les quelques membres encore actifs dans cette ASBL, parfois eux-mêmes choqués par cette sortie. Quelle légitimité a-t-elle vraiment pour parler ensuite au nom des parents du réseau libre dans ces conditions ?

Prenons quelques autres exemples pour illustrer notre propos. Quand je vois la Ligue des Droits de l’Homme s’insurger, signer des pétitions à la moindre mesure prise par le gouvernement en termes de sécurité et de terrorisme, cela laisse songeur. C’est son droit, mais a-t-elle vraiment la vérité unique ou le monopole de la prise de parole sur ces sujets dans les médias ? Ne serait-il pas normal de diminuer les subsides de la LDH et de financer ainsi une autre ASBL pour qui le droit à la sécurité ferait aussi partie des droits de l’homme et qui n’attraperait pas des boutons à la moindre mesure dite "sécuritaire" ou de simple bon sens dans la lutte contre le terrorisme ?

Un discours toujours plus à gauche

Inter-Environnement Wallonie est aussi un bon exemple d’association fortement politisée et subsidiée. Cette association dispose d’un personnel nombreux financé par les pouvoirs publics et qui n’hésite pas à être la succursale de l’écologie politique ou à être ouvertement anti-nucléaire. C’est également tout à fait leur droit, mais cela ne peut être financé dans de telles proportions par le pouvoir public, car cela fausse le débat d’idées. Il existe bien évidemment d’autres lobbys qui défendent eux le nucléaire, mais ceux-là sont financés à 100 % par des dons privés et non pas par de l’argent public. Une telle association devrait garder une certaine neutralité, elle n’a pas à promouvoir ou combattre tels ou tels énergie et comportement. Elle n’a pas été élue par le peuple et n’a pas à militer avec de l’argent public pour imposer son programme énergétique ou environnemental.

Pour citer un dernier exemple, épinglons La Ligue des Familles qui gauchise toujours plus son discours depuis quelques années et son changement de direction. La Ligue a vécu ces dernières années une hémorragie de ses membres et a dû organiser un plan social pour se séparer d’une partie de ses collaborateurs. Pourquoi se porte-t-elle si mal ? Elle reste utile pour les conseils de tous les jours, mais ne défend plus bien un nombre extrêmement important de familles dans des dossiers majeurs. On pense par exemple au soutien de la Ligue au Pacte d’Excellence fortement critiqué tant par les parents, que les professeurs ou directions d’école. Dans le dossier des allocations familiales, elle oublie toute une série de familles. Celles qui décideront d’avoir trois enfants après la réforme et qui seront perdantes par rapport au régime actuel ou celles qui ont par exemple deux enfant aujourd’hui et le troisième après la réforme. La Ligue a changé quatre fois d’avis en 6 ans sur cette question et ouvre une boîte de pandore alors qu'aucune forte demande sociale n’a été enregistrée par rapport au régime en place. Verrait-on un syndicat pousser une réforme qui léserait une partie importante de ces membres ?

La faute de la droite et du centre

La gauche culturelle a réussi à truster le débat d’idées et le financement d’ASBL en Belgique francophone depuis des années. Chapeau à elle. C’est aussi la faute de la droite et du centre de ne pas avoir investi suffisamment le débat culturel et le tissu associatif. Ceci dit, il est temps de remédier à ce déséquilibre, non pas pour imposer ses vues, mais pour enrichir le débat, la représentativité et finalement la démocratie. Un bon exemple d’enrichissement du débat est celui du monde étudiant où jusqu’il y a peu, la FEF monopolisait l’espace, avant que l’équipe de l’Unecof se mette en place pour apporter une autre vision de société du monde étudiant et ce avec succès.

Il est possible de vivre sans subsides. Un modèle inspirant et qui allie respect de la vie associative et conviction est celui de Greenpeace. Cette association est uniquement financée par des dons privés. L’association refuse tout don d’entreprise ou tout argent public. Pourtant tout le monde les connaît, ils font un travail de lobbyiste remarquable même si je ne partage pas toutes leurs positions. Ils peuvent être partisans, car ils n’ont de compte à rendre à personne à part à leurs membres et à leurs donateurs. Ils doivent donc être à l’écoute de leurs donateurs et relayer leurs préoccupations. Le modèle de Greenpeace est cependant très exigeant, sans soutien public, nombre d’ASBL mentionnées dans cette chronique fermeraient la porte du jour au lendemain. Une troisième voie possible à explorer serait alors un financement public plus transparent, qui veille aussi au pluralisme des idées et qui ne couvre plus 90% des besoins budgétaires. Les ASBL devant plus se financer via leurs membres et non via leurs contacts politiques. Cela permettrait de faire le tri dans toutes ces ASBL comptant peu de membres, mais beaucoup de subsides. La bonne gouvernance, la bonne gestion des avoirs publics et la défense du pluralisme des idées sont aussi à ce prix.