Opinions
Une opinion de Luc De Brabandere, philosophe d'entreprise. 

Les "digital natives" doivent développer leur esprit critique et non se laisser dicter leur pensée par Internet, caisse de résonance du populisme et nid de mensonges.

Vous aurez sûrement remarqué que des concepts bizarres, voire inquiétants, ont envahi notre vocabulaire.

Certains sont liés à la technologie. On parle de "réalité augmentée", comme si on pouvait augmenter la réalité. On parle de "réalité virtuelle" comme si ce qui est réel pouvait en même temps être virtuel. On parle "d’intelligence artificielle" comme si l’intelligence pouvait être artificielle. Bien sûr que non. Une fleur artificielle peut être belle et utile certes, mais tout le monde est d’accord pour dire que ce n’est pas une vraie fleur.

Tous ces mots...

D’autres nouveaux concepts sont liés à l’actualité politique. On parle de "faits alternatifs", com- me si un fait qui s’est produit pouvait avoir autant de valeur qu’un autre qui aurait pu se produire. On parle de "fake news" comme si une fausse nouvelle était une nouvelle. On parle de "post-vérité" comme si le passé pouvait être réécrit quand il est passé. Bien sûr que non. "Post-vérité" n’est jamais que le nouveau nom donné aux contrevérités.

Ces deux catégories de concepts pour le moins troublants ne sont pas étrangères l’une à l’autre, et leur apparition simultanée n’est pas une coïncidence. Car il n’y a pas mieux que l’informatique pour truquer les sons et les images à des fins malhonnêtes, il n’y a pas mieux que des rumeurs sulfureuses pour augmenter le trafic sur Internet, et donc le profit des annonceurs et de ceux qui les hébergent sur leur site. La diffusion de mensonges délibérés sur les réseaux sociaux ne coûte rien, et Wikipedia qu’on ne peut suspecter de projet néfaste est le siège d’une bataille permanente entre ceux qui veulent orienter les articles ou réécrire sans cesse l’Histoire.

Ce double laisser-aller sémantique devrait nous faire réfléchir, car dans la société dite de "l’information", il est paradoxalement de plus en plus difficile de s’informer. Consciemment ou non, une alliance s’est créée entre les géants de l’Internet et les nains de la réflexion politique, et avec eux les réseaux "sociaux" le sont de moins en moins.

"Produire une autre science"

Internet est une caisse de résonance idéale pour le populisme. C’est le terrain de rêve pour ceux qui veulent propager délibérément l’ignorance, non seulement auprès du grand public mais aussi auprès des décideurs. Ces stratèges de la désinformation ont fait leur début au service des producteurs de tabac, des créationnistes et des gros pollueurs en tout genre. Ils ont compris que pour contrer une thèse scientifique, le dédain ou le mépris n’est pas efficace, et qu’il vaut mieux produire une "autre science" opposée à la première.

Les fabricants de doute ont compris que vouloir contrer Darwin n’est pas une bonne stratégie, et qu’il vaut mieux engager des imposteurs de laboratoire pour présenter une théorie alternative délirante, et la baptiser sans rire "intelligent design". Ils ont compris que nier l’effet de serre n’est pas une bonne tactique, et qu’il vaut mieux engager des pseudo-savants mercenaires qui "prouveront" que si le réchauffement climatique a effectivement lieu, l’action de l’homme n’y est pour rien.

La démocratie en ligne

Les cybermenteurs travaillent aujourd’hui au service des dictateurs et de ceux qui préfèrent Twitter à la démocratie parlementaire. Ils maîtrisent les algorithmes pour influencer les opinions et rêvent de pouvoir un jour, comme Facebook, influencer les algorithmes pour maîtriser les opinions. Mais n’oublions pas que le principe même de la démocratie est de présenter au citoyen l’ensemble des arguments en présence pour une question donnée, et de lui permettre ainsi de se forger un avis personnel. Un choix démocratique n’est pas une somme de pétitions, voter ce n’est pas cliquer.

Internet, c’est le café du commerce devenu planétaire. Avec un côté sympathique certes, mais ce n’est pas là que doit se décider l’avenir du monde. Si on extrapole certaines tendances, il ne faudra pas longtemps pour que le volume des rumeurs y dépasse celui des faits avérés, pour que le faux surpasse le vrai, pour que dans le cyberespace de la désinformation supplante l’information.

Peut-on espérer une surveillance par des autorités, un sursaut d’éthique chez les maîtres du Big Data, une censure par des programmes et des machines, ou encore un autocontrôle des internautes ? Je n’y crois pas vraiment. Il va falloir admettre qu’Internet nous informe, mais ne nous apprend rien !

Les "digital natives" et la critique

Mais que faire alors ? Eh bien, il nous faut retrouver le sens de la raison ! "L’opinion ne pense pas", disait Bachelard. Il rajouterait aujourd’hui "et les machines non plus !"

C’est aux annonceurs de boycotter les sites qui délibérément trompent leurs abonnés, aux responsables politiques d’argumenter plus sur les faits et moins sur les émotions, à la Justice de faire une chasse sans relâche aux trafiquants d’information et aux éditeurs irresponsables, à la Commission européenne de définir les principes de l’économie digitale, à tous les parents de réaliser à quel point ils sont en concurrence avec les écrans.

Et, le plus important de tout, c’est aux responsables de l’enseignement de développer chez ceux qui sont nés "digital" le réflexe de la pensée critique. C’est aux professeurs d’apprendre à leurs étudiants à "penser par eux-mêmes"...

Dernier livre paru : "Homo Informatix" ( Editions le Pommier ).