Opinions
Une opinion de Luc de Brabandere, philosophe.

Il ne suffit pas de se connecter à Internet et à son déluge d’informations pour apprendre. Pour trouver un bon équilibre dans l’univers numérique, il faut connaître les principes d’un bon apprentissage.

En français, le verbe "apprendre" véhicule pas mal de confusion. Par exemple, quand un professeur apprend à parler correctement l’anglais, l’élève apprend à parler correctement l’anglais ! Bizarrement, ce mot fonctionne dans les deux sens. Mais en anglais précisément ce n’est pas le cas, le verbe teach est utilisé dans le premier cas, et le verbe learn dans l’autre. Brexit ou pas, les Britanniques nous auront au moins apporté cette clarification, ils nous auront rappelé que transmettre un savoir ou une expérience n’est pas la même chose que l’acquérir.

Cette deuxième compréhension sera la nôtre dans les lignes qui suivent. Car dans la logique de l’article sur Internet et les fabricants d’ignorance (LLB du 20/11/18) se pose évidemment la question miroir, celle de savoir comment se construit la connaissance.

Le baxter digital

Pour apprendre, on ne peut en effet plus faire comme si Google n’existait pas. Mais il ne suffit pas non plus de se "connecter" en croyant que le baxter digital produira tout seul son effet. Entre ces deux attitudes faciles, entre le faire comme toujours ou le laisser-faire comme jamais, les responsables se doivent de cliquer sur la bonne pédagogie. Car, soyons clairs, Internet nous informe, mais ne nous apprend rien !

Internet charrie un déluge d’informations sans ordre, sans hiérarchie, sans priorité, sans foi - si ce n’est celle en un dieu technologique, ni loi - si ce n’est celle du plus fort.

Face à ce "dataclysme" un big-bang est nécessaire. La relation au savoir change du tout au tout et pour trouver les bons équilibres entre élèves, écrans et professeurs il faut commencer par énoncer les principes d’un bon apprentissage dans un univers numérique. Et ils passent par une redécouverte, voire une "mise à jour", de facultés bien anciennes et profondément humaines.

Les principes

La curiosité. Pour apprendre, il faut être curieux. Apprendre c’est apprendre à chercher. Mais on ne surfe pas sur le Net comme on se déplaçait dans une bibliothèque. Un moteur de voiture ne sait pas où il doit aller, un moteur de recherche non plus. Un bon internaute conduit, et ne se laisse pas conduire.

L’attention. Une curiosité sans concentration est peu utile. Internet est le lieu idéal de la dispersion et de la distraction. L’attention est la ressource pivot de toute l’économie numérique, car c’est votre attention plus que toute autre chose que les Amazon ou Facebook veulent attirer… et revendre. Etre attentif, cela s’apprend aussi !

L’étonnement. Pour apprendre il faut se laisser surprendre, s’étonner de qui est sous nos yeux, mais aussi se demander pourquoi certaines choses ne sont pas sous nos yeux. Avec Internet qui rend tant de choses possibles, cette deuxième forme d’étonnement est plus féconde encore.

Le doute. Un étonnement qui tombe sur un terrain de certitudes n’apportera pas grand-chose. Le doute n’est aucunement un état de malaise. Non, douter c’est se souvenir que la pensée fonctionne en manipulant des stéréotypes, et que finalement toute idée n’est jamais qu’une hypothèse. Certitudes, servitudes !

Le questionnement. A un moment donné, une question se forme à l’esprit. Mais un même problème peut être posé de plusieurs manières différentes. Il y a un donc bien une pratique du questionnement à acquérir, qui consiste à reformuler la question avant d’en chercher la réponse.

L’imagination. Pour apprendre il faut aussi apprendre à jongler entre les deux formes de pensée, l’imagination et le jugement. Il faut comprendre que les deux sont indispensables, mais ne peuvent cohabiter. Avec Internet, les cartes à puce sont redistribuées. Pour les machines la logique, et pour nous le magique !

La pensée critique. Apprendre avec des écrans doit être une démarche critique. Il faut se poser la question du vrai et du faux, cultiver une attitude sceptique, vérifier la solidité des argumentations, questionner les mots et les chiffres.

La mémoire. Là aussi Big Data bouscule tout. Par exemple, il faut moins mémoriser les chiffres, et plus les ordres de grandeur. Comme disait le regretté Nicolas Rouche "souvenez-vous que le Soleil ne peut passer entre la Terre et la Lune !"

Apprendre à devenir un être humain

Apprendre c’est construire. Apprendre c’est se construire. C’est apprendre à respecter les règles de la logique, à comprendre les lois de la perception, à détecter les pièges du langage, à réaliser l’ampleur de nos biais cognitifs.

Apprendre c’est comprendre l’importance des définitions, et utiliser les critères qui permettent de savoir si elles sont bonnes. C’est trouver la manière d’être rigoureux même quand il n’y a pas de chiffres, ou encore réaliser les forces et les faiblesses de la pensée analogique.

Apprendre c’est aussi apprendre à synthétiser, à communiquer, à…

Je pourrais continuer longtemps encore cette liste de facultés profondément humaines. La place me manque, mais vous voyez où je veux en venir. Cette carte blanche est consacrée à l’enseignement, mais pas un mot cependant sur celui de l’algèbre, de la géographie, de la comptabilité ou encore de l’anglais. Ce n’est pas étonnant, car avec Internet la question n’est plus tellement ce qu’on apprend, mais beaucoup plus comment on l’apprend.

Apprendre dans un monde numérique, c’est avant tout apprendre à devenir un être humain, créatif et responsable. Plus la société deviendra numérique, plus il sera nécessaire de doter les jeunes des indispensables boussoles et repères, et de leur inculquer l’art de penser.

Et il en va comme de la gymnastique, de l’élocution, de la gastronomie ou du piano, cet art-là s’apprend avec un professeur. Pas avec une machine.