Internet rendra-t-il le monde meilleur?

SERGE SOUDOPLATOFF Publié le - Mis à jour le

Opinions

SERGE SOUDOPLATOFF, Auteur de «Avec Internet, où allons-nous?», polytechnicien, enseignant

V oilà l'homme tout entier, s'en prenant à sa chaussure alors que c'est son pied le coupable». Cette belle phrase de Beckett dans «En attendant Godot» s'applique bien à tous les commentaires sur le sujet Internet. Car, si Internet est souvent un sujet de passions, positives pour les enthousiastes, négatives pour les opposants, il ne faut pas perdre de vue qu'il s'agit d'une oeuvre humaine. Magnifier, ou au contraire refuser Internet n'est pas une attitude raisonnable. Il faut donc essayer de comprendre le phénomène Internet, non pas à partir de ce qu'il est, de ce qu'il fera, mais au travers de ce qu'il nous permet de réaliser, même modestement. C'est «avec Internet» que nous devons nous repenser.

Internet est un phénomène quasi planétaire, qui s'est introduit dans notre vie de tous les jours avec une très grande rapidité (en 2005, nous fêtons seulement les dix ans de l'Internet grand public!). Comme nous utilisons Internet au quotidien, il nous faut prendre du recul pour essayer d'en comprendre l'importance, et le meilleur recul que l'on puisse prendre, c'est d'en rechercher les racines historiques.

L'humanité s'est constamment forgée des technologies pour mieux arpenter et structurer le monde, depuis les engins agricoles des temps anciens jusqu'aux pelleteuses modernes. Mais elle s'est aussi dotée d'outils pour mieux gérer le savoir, la connaissance, la mémoire, les relations sociales: l'écriture, et surtout l'alphabet; le livre et avec lui l'imprimerie, enfin l'ordinateur et Internet. Ces grandes ruptures technologiques ont accompagné des modifications fondamentales de la société: l'extraordinaire essor de la science et de la philosophie grecque n'aurait pu se faire sans l'alphabet. Les grandes découvertes géographiques, la Renaissance, et le monde industriel ont eu besoin du livre pour diffuser le savoir.

Internet s'est construit à partir de trois industries majeures de notre temps: l'informatique, les télécommunications, et l'audiovisuel. L'informatique a inventé l'ordinateur personnel, et avec lui cette faculté de gérer bien plus efficacement au quotidien notre rapport à l'information et au savoir. Les télécommunications ont apporté la mise en relation, cette capacité extraordinaire d'offrir aux individus de la planète la communication avec la personne de leur choix. L'audiovisuel a apporté le contenu: le sens, le plaisir, la beauté.

Mais Internet s'est posé en rupture par rapport à ces trois mondes. Il a inventé d'autres formes de développement, dont la plus importante est de laisser un espace plus large pour l'utilisateur. Celui-ci, au lieu d'être un simple spectateur, peut devenir créateur, par exemple avec ses pages personnelles, ou bien son blog. Il peut participer à une opinion collective, via les forums de discussion (plus d'un million et demi de commentaires sur la guerre en Irak sur le forum Yahoo). En choisissant les logiciels qu'il télécharge sur Internet, il fait de son ordinateur un objet qui est unique, réalisant ainsi le rêve de tout marqueteur. En faisant connaître et partager ses passions, il permet aux artistes peu connus de trouver leur public.

Avec Internet, le monde des entreprises doit totalement revoir ses rapports avec les consommateurs. Intel a dû admettre que son Pentium avait un problème lorsqu'il avait en face de lui dix mille internautes qui non seulement savaient qu'il y avait un bug dans la conception du microprocesseur, mais qui savaient que les autres savaient, grâce à un forum de discussion où ils s'échangeaient des pratiques. A l'inverse, l'enseigne de bricolage Leroy-Merlin a eu l'audace non seulement d'ouvrir des forums thématiques sur son site, qui ont permis à des internautes de faire connaître leur expertise, mais de plus a fait de la publicité pour les pages personnelles de bricoleurs de génie, leur offrant ainsi une vitrine mettant en avant leur talent, ce qui aurait été plus difficile sans Internet.

Notre rapport au savoir est aussi transformé. Dès les débuts d'Internet, les malades atteints du Sida se sont constitués en communauté virtuelle, grâce à un forum de discussion sur lequel ils échangeaient leur expérience. Ceci a totalement transformé la relation entre le médecin et le malade, et celui-ci, ayant acquis une connaissance concrète et immédiate, est devenu un partenaire du médecin. Google, qui contient déjà bien plus que la bibliothèque d'Alexandrie, a aussi indexé les forums de discussion, nous permettant de retrouver l'expertise portée par les humains, même lorsqu'elle est informelle.

Internet est donc une «co-construction» entre l'humain et la technologie, dans le sens où nous avons créé une technologie qui, en amplifiant notre capacité cognitive, nous a, en retour, transformé, en nous donnant plus de pouvoir. En 1964, Mc Luhan écrivait cette belle prophétie: «nous allons passer d'une civilisation de médias chauds et de spectateurs froids à une civilisation de médias froids et de spectateurs chauds».

Ce n'est donc pas par hasard si Internet émerge dans un moment «chaud» de l'histoire de l'humanité, où nous sommes en train d'abandonner, non sans crainte, quelques acquis de notre passé pour explorer d'autres formes sociales, d'autres modèles de vie, qui se nomment, par exemple: «développement durable», «mondialisation», «communautés virtuelles», etc... Par sa capacité à faire émerger des formes, des opinions, de la connaissance, du savoir, grâce aux multiples échanges qu'il nous permet, au travers des choix qu'il nous autorise, Internet nous permet de nous adapter à ce monde nouveau en émergence, dont la caractéristique forte est la complexité.

Socrate rejetait l'écrit, parce qu'il véhiculait «non pas la connaissance, mais l'illusion de la connaissance». Il est donc de notre libre arbitre de choisir, ou au contraire, de rejeter Internet. Nous avons la chance extraordinaire en ce début du troisième millénaire de vivre cette révolution en direct. Nous avons tout en notre possession pour utiliser Internet afin de construire un nouveau monde que, bien sûr, chacun de nous souhaite meilleur.

© La Libre Belgique 2004

SERGE SOUDOPLATOFF

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