Opinions

George W. Bush a de bonnes raisons de reprendre cette réflexion faite par Bill Clinton en 1995, au moment où les Etats-Unis décidèrent de peser de tout leur poids pour mettre fin au conflit bosniaque. Mais où est la porte de sortie en Irak?

Lt général (e.r.)

I am risking my presidency». Cette réflexion qu'il est inutile de traduire, a été faite par Bill Clinton en 1995, au moment où les Etats-Unis décidèrent de peser de tout leur poids pour mettre fin au conflit bosniaque. Celui-ci provoquait non seulement des tensions avec certains Etats européens mais surtout des polémiques internes aux Etats-Unis. A un peu plus d'un an de la réélection éventuelle de Bill Clinton à la présidence, il fallait débarrasser la campagne présidentielle d'un problème gênant. Richard Holbrooke allait alors jouer les démineurs et son action déboucha, fin 1995, sur les accords de Dayton. Ceux-ci n'ont certes pas fait le bonheur de la Bosnie, nous y reviendrons prochainement, mais la crise bosniaque ne joua plus aucun rôle au cours de la campagne. Bill Clinton avait circonscrit le «risque», minime sans doute, et il fut réélu facilement.

La crise irakienne pourrait bien davantage influencer la prochaine campagne présidentielle aux Etats-Unis et George W. Bush commence peut-être à se dire également: «I am risking my presidency» car, manifestement, la gestion de la crise en Irak -sans parler de la situation en Afghanistan et du conflit israélo-palestinien- ne semble pas se dérouler comme espéré.

Plongés dans une guerre asymétrique(1) pour laquelle leurs forces armées ne sont guère structurées ni adaptées, et dont le coût dépasse largement les prévisions, les Etats-Unis souhaitent maintenant que l'Onu, c'est-à-dire la communauté internationale, partage le fardeau de la reconstruction de l'Etat irakien mais sans contester toutefois le «leadership» américain sur l'opération.

L'exercice est difficile car la guerre a été justifiée par une manipulation des opinions publiques qui restera pour beaucoup un exemple de propagande mensongère. Aucune «trace» d'armes de destruction massive (ADM) n'a été trouvée; G. W. Bush admet lui-même que les Etats-Unis n'ont aucune preuve que l'Irak ait eu des liens avec la nébuleuse Al-Qaeda; enfin, continuer d'affirmer que l'Irak, écrasé militairement en 1991 et exsangue après dix années d'embargo, était une menace pour le monde et les Etats-Unis ne convainc vraiment plus grand monde. En outre, l'effondrement total de toutes les structures de l'Etat (administration, police, justice, armée) et l'incapacité de l'armée américaine à contrôler le terrain -ce qui fait de l'Irak un foyer idéal pour tous les «terrorismes»- n'incitent guère la communauté internationale à s'engager dans le bourbier irakien.

Il est intéressant de voir, quelles sont, face au problème irakien, les réactions aux Etats-Unis et dans le reste du monde, en gardant à l'esprit la date de l'élection présidentielle aux Etats-Unis, en novembre 2004.

Aux Etats-Unis, beaucoup de responsables politiques, même républicains -eux aussi joueront leurs réélections en 2004- commencent à s'interroger sur les raisons invoquées pour partir en guerre contre l'Irak et à se démarquer quelque peu d'une gestion de la crise qui, poursuivie telle quelle, deviendra de plus en plus impopulaire.

Au sein de l'administration, Donald Rumsfeld a perdu beaucoup de sa superbe printanière et de sa crédibilité. Il est vrai que chaque jour ou presque, l'armée ramène au pays des morts ou des blessés d'une guerre devenue «sale». Le coût de cette guerre, de moins en moins justifiée, aux yeux de l'opinion publique, apparaît de plus en plus impressionnant et va de pair avec un endettement croissant de l'Etat tout aussi impressionnant. Contrairement à ce qui s'est passé lors de la première guerre du Golfe le coût de cette guerre sera supporté par les Etats-Unis seuls.

En fait, quelle aide réelle pourraient-ils recevoir de la communauté internationale et à quelles conditions?

Compte tenu de la situation en Irak, il sera difficile pour beaucoup de gouvernements, même ceux qui ont le plus soutenu la stratégie des Etats-Unis, d'aller à l'encontre de leurs opinions publiques. Une chose est de proclamer son soutien, une autre de participer aux coûts de l'opération et surtout de déployer des troupes sur le terrain. Mais faut-il laisser les Etats-Unis et le... Royaume-Uni seuls face au «chaos» qu'ils ont créé en Irak?

Si beaucoup de responsables politiques ont, à juste titre, critiqué le concept unilatéral voir «impérial» de la stratégie américaine, défini par des «faucons» convaincus que les intérêts des Etats-Unis coïncidaient avec ceux du reste du monde, il est temps que ces mêmes responsables tentent de faire comprendre aux Etats-Unis qu'un monde multipolaire, comprenant quelques grands ensembles «régionaux, est davantage nécessaire à l'équilibre de notre planète que la domination d'une seule superpuissance» et que l'Onu, quelles que soient ses faiblesses actuelles, et les grandes organisations internationales doivent jouer le rôle stabilisateur pour lequel elles ont toutes été créées.

A ce propos il est heureux que plus personne ne parle d'émettre un veto à la récente résolution américaine(2) présentée au conseil de sécurité mais il est tout aussi heureux que Kofi Annan lui-même ait déclaré que l'Onu ne pouvait l'accepter telle qu'elle est présentée aujourd'hui. L'Onu n'est pas là pour satisfaire les objectifs stratégiques des Etats-Unis mais bien pour ramener la paix partout où elle est menacée. Les Etats-Unis devraient donc accepter une «internationalisation» de la gestion de la crise en Irak, ce qui signifie peut-être à leur niveau: faire beaucoup plus confiance à Colin Powell qu'à Condoleeza Rice ou Donald Rumsfeld.

A un an de l'échéance présidentielle aux Etats-Unis ce changement d'attitude est plus que délicat pour George W. Bush. D'autant plus délicat que la crise irakienne semble encore plus complexe que la crise balkanique (Bosnie, Kosovo, Macédoine, Monténégro) qui dure depuis dix ans déjà et que ni les accords de Dayton ni la résolution 1244 sur le Kosovo n'aideront à résoudre.

Comment des responsables ont-ils pu imaginer qu'il était possible de transformer l'Irak en un Etat plus ou moins démocratique par la force? Comment des responsables peuvent-ils croire -ce fut déjà le cas en Bosnie et au Kosovo- que l'organisation d'élections «à la mode de chez nous» entraînera l'avènement d'une démocratie en Irak? L'organisation d'élections aujourd'hui n'y aboutirait qu'à une chose: la victoire de la majorité chiite et la création probable d'une nouvelle république islamique. Quant au transfert immédiat du contrôle de l'Etat à des autorités irakiennes, cela semble aussi peu réaliste car que signifie «Etat irakien» en ce moment?

Il faut pourtant «faire quelque chose» comme on nous le disait souvent en Bosnie car:

-l'armée américaine sera de plus en plus considérée comme une armée d'occupation;

-les membres du gouvernement intérimaire et tous ceux qui coopèrent avec les Etats-Unis seront de plus en plus catalogués comme «collabos» si la situation ne s'améliore pas rapidement;

-la déstructuration de l'Etat ne fera qu'accroître le chaos et la multiplication des actes terroristes.

Seules une intervention massive de la communauté internationale allant de pair avec une restructuration aussi rapide que possible d'une «administration» fiable pourraient peut-être ramener, dans un premier temps, la stabilité nécessaire à la refondation d'un Etat.

Les exemples de gestion de la crise en Bosnie et au Kosovo sans parler de celles en Afghanistan et au Moyen-Orient n'incitent pourtant guère à l'optimisme.

George W. Bush a de bonnes raisons de se dire chaque jour: «I am risking my presidency!» Et de ne pas oublier aussi que son père, en dépit de la brillante victoire remportée dans la guerre du Golfe en 1994, n'a pas été réélu pour avoir trop négligé sans doute les «problèmes» du peuple américain.

(1) «La guerre asymétrique totale».

La Libre des 6 et 7 septembre 2003.

(2) Les Etats-Unis, au moment où j'écris, semblent en présenter une nouvelle.

© La Libre Belgique 2003