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PAR ÉRIC de BELLEFROID

D'une enfance itinérante qui, comme fille de diplomate, la vit voyager aux quatre coins de la terre, l'économiste Isabelle Cassiers a gardé un regard qui porte loin sur le monde. Et qui l'aide aujourd'hui à se poser les justes questions sur les cultures les plus contrastées. Or on verra que cela peut aussi fonder une réflexion économique, ce que la tournure des choses n'incite pas toujours forcément à croire de nos jours.

A l'origine de sa carrière était une jeune chercheuse qui étudia le rôle de l'Etat dans l'économie belge de la seconde moitié du XIXe siècle. Il lui était alors apparu que le rôle de l'Etat, à l'apogée même du libéralisme entre 1850 et 1886 était loin d'être négligeable. C'était le début de la réglementation sur le travail, mais aussi sur la concurrence. C'est aussi l'époque de la création des chemins de fer, domaine dans lequel l'intervention de l'Etat s'avère cruciale. Si bien que l'entreprise, étonnamment profitable, passera bientôt dans le secteur privé. Avant qu'elle ne revienne, pour des raisons de cohérence, sous tutelle publique.

L'approche de cette période économique déterminera Isabelle Cassiers dans le choix de sa thèse: l'entre-deux-guerres analysé sous le prisme de bouleversements très profonds aux différents points de vue économiques, sociaux, politiques ou technologiques. `Une époque qui aboutit à l'Etat-Providence, ou plus généralement à l'Etat contemporain, dont le champ d'intervention est beaucoup plus vaste que la seule protection sociale. On était en pleine révolution keynésienne, qui conduisit à prescrire l'intervention des pouvoirs publics plutôt que le laisser-faire.´

THÉORIE DE LA RÉGULATION

Sa thèse, elle la réalise dans le courant de la théorie de la régulation, promue en France par Michel Aglietta et Robert Boyer. `Théorie qui me paraissait la plus apte à articuler le dialogue entre l'économie et l'histoire. Il s'agissait de l'utiliser pour mettre en évidence les types de régulation dans une économie ouverte comme celle de la Belgique. C'est-à-dire enraciner l'économie dans l'histoire et les mouvements sociaux.. Combiner la richesse de l'analyse historique avec l'exigence d'une méthode quantitative et la rigueur de la modélisation macro-économique.´ Les changements de politique économique en Belgique à la fin des années 30, observe-t-elle, résultent de changements politiques et sociaux c'est l'effet notamment des thèses socialistes appuyées par Henri De Man , mais également des bouleversements économiques issus des transformations technologiques et de l'évolution des échanges internationaux. `C'est le temps où sont mises en place les différentes branches de la Sécurité sociale, ainsi que les premières conventions collectives. Des transformations plus consensuelles qui vont s'épanouir après la guerre avec le Pacte social en 1944 et la création de la Sécurité sociale en 1945.´

DE 1945 À NOS JOURS

De là s'étendra désormais le champ d'analyse d'Isabelle Cassiers: l'histoire économique de la Belgique de 1945 à nos jours. L'après-guerre se conjugue en deux temps macro-économiques bien distincts. De 1950 à 1973, puis de 1980 à nos jours. `Une franche cassure survint au milieu des années 70. Dans un premier temps, on tente de contrer la crise par la poursuite des politiques menées dans les années 60 et début 70. Mais cela entraîne un dérapage budgétaire majeur sans parvenir à endiguer le chômage. Fin 1981, le gouvernement instaure les pouvoirs spéciaux, dictant une austérité générale qui affectera en même temps les dépenses publiques et les salaires. L'année 1981 marquera un tournant historique, incarné par les gouvernements Martens et Dehaene. La situation macro-économique était devenue intenable.´

Certes fallait-il redresser le déficit public; mais convenait-il, se demande l'économiste, d'aller aussi loin dans le redressement? Après vingt ans, on observe bien plus qu'une correction et le partage des revenus est fondamentalement modifié. `Sous le prétexte et la nécessité initiale d'une correction, la tendance est allée bien au-delà, vers un changement de régime et de partage du revenu national. La diminution du pouvoir des syndicats fournit évidemment une première explication; elle n'a apparemment pas été compensée par l'ascension de certains groupes associatifs.´

Mais surtout, la modification du partage des revenus bruts est renforcée par la fiscalité. Ainsi, si dans les années 60-70, les revenus avant impôts étaient de plus en plus égalitaires et que la correction de l'impôt accentuait encore cette tendance, ces revenus sont désormais de plus en plus inégalitaires, et la tendance redistributive de la fiscalité de moins en moins correctrice.

DÉVELOPPEMENT DURABLE

Partie du rôle de l'Etat dans une économie ouverte, Isabelle Cassiers désire à l'avenir en approfondir l'analyse. En effet, l'étude de sujets variés la ramène immanquablement à des questions sur l'Etat, sur les institutions. Quelques exemples: le phénomène du `catch-up´, l'évolution du secteur bancaire, la croissance régionale. L'idée du catch-up est simple : un pays qui démarre d'un niveau plus bas les pays européens, par exemple, qui présentaient en 1950 un produit national brut par tête inférieur à celui des Etats-Unis jouira nécessairement d'un taux de croissance plus élevé que les pays de pointe, par un phénomène de rattrapage technologique. Mais on observe que celui-ci ne se réalisera que si certaines conditions sociales et institutionnelles sont réunies. L'évolution historique du secteur bancaire belge laisse aussi apparaître le rôle déterminant de l'Etat. Soit parce que les banques s'alimentent des intérêts sur la dette publique, soit parce que l'Etat modifie le rôle bancaire en légiférant en fonction de la croissance et de l'évolution du secteur. Isabelle Cassiers examine aussi (avec Ph. Ledent et Ch. Salmon) les causes des disparités de croissance entre la Flandre et la Wallonie. De 1955 à 1997, le taux de croissance annuel moyen était de 3,5 pc en Flandre, et de 2,2 pc en Wallonie: or, les différences de structures ne suffisent pas à expliquer de telles disparités. D'autres variables interviennent telles que l'éducation le `capital humain´, comme disent les économistes , les investissements, l'organisation du marché du travail. Chacune de ces variables, à l'heure qu'il est, joue en faveur de la Flandre. `On ne peut comprendre l'interaction de ces variables sans faire appel aux institutions, au rôle des pouvoirs publics, fédéraux ou régionaux.´`Il est frappant de voir la régularité qui prévalait entre 1950 et 1974, puis la déstructuration qui a prédominé entre 1980 et 2000. Avec mon collègue Philippe De Villé, j'ai examiné la régularité des composants institutionnels qui ont permis une croissance très rapide au cours de la première période. On y relève l'importance d'un consensus fort qui contraste avec l'absence de compromis mobilisateur aujourd'hui.´ `En même temps, il importe de ne pas porter sur la période 50-73 un regard nostalgique, car `l'âge d'or´ du capitalisme n'est pas viable à long terme. On mesure aujourd'hui les conséquences graves que cet âge d'or a produites sur les équilibres écologiques de la planète. Le `compromis fordiste´ a opéré aux dépens des générations futures. Il faut dorénavant une croissance économique plus muselée, moins débridée, du point de vue de ses conséquences.´

Isabelle Cassiers pense à cet égard que la représentation économique est appelée à évoluer au rythme de la réalité économique elle-même. A titre d'exemple, l'outil de la comptabilité nationale créé au lendemain de la 2e Guerre mondiale n'est pas en mesure de refléter ce que l'activité économique occasionne comme dégâts à l'environnement, thème aujourd'hui crucial. `On a prévu de comptabiliser la dépréciation du capital (bâtiments, matériel, etc.) mais on ne tient pas compte ou pas suffisamment de celle des ressources naturelles: le pétrole, l'eau, etc. Il s'ensuit une dégradation de la qualité de vie, et du sentiment de maîtrise de notre destin.´ S'il faut voir aujourd'hui les transformations institutionnelles en cours, il faut tenir compte aussi de la fragilisation du compromis social sur lequel a pourtant reposé notre croissance passée et prendre conscience des défis posés par la nécessité d'un développement durable. A propos de quoi Isabelle Cassiers s'inquiète d'une irresponsabilité collective: il est temps de changer de cap, sans quoi `on va dans le mur´

© La Libre Belgique 2000

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