Opinions Une opinion de Ian Buruma qui enseigne la démocratie, les droits de l’homme et le journalisme au Bard College à New York.

Le gouvernement israélien et ses défenseurs sont prompts à dénoncer toute critique de la politique israélienne comme relevant de l’antisémitisme. C’est souvent un argument de mauvaise foi, mais il n’est pas systématiquement faux.

Les défenseurs d’Israël ont raison quand ils soulignent que l’opinion publique en Europe, et à un moindre degré aux USA, est plus critique à l’égard des atrocités israéliennes à Gaza que de celles encore plus graves commises par des musulmans contre d’autres musulmans dans d’autres régions du Moyen-Orient. Cela peut s’expliquer par le fait qu’Israël est soutenu par les pays occidentaux et généreusement subventionné par les contribuables américains. L’opinion publique occidentale peut difficilement peser sur la politique des mollahs iraniens ou des criminels de guerre syriens, alors qu’elle peut faire pression sur les gouvernements occidentaux qui soutiennent Israël.

Il est vrai qu’un zèle excessif à dénoncer Israël et des comparaisons abusives entre la violence israélienne et les meurtres de masse commis par les nazis traduisent le besoin ambigu de se décharger d’un sentiment de culpabilité. En Europe, après des décennies de honte collective en raison du sort fait aux juifs, certains se disent enfin avec soulagement que les juifs peuvent eux aussi être des criminels. Cette réflexion est mal venue, pourtant elle ne relève pas toujours de l’antisémitisme.

L’antisionisme dérape vers l’antisémitisme quand il fait l’amalgame entre juifs et Israéliens. Cela a été le cas par exemple lorsqu’un député du parti libéral démocrate britannique, David Ward, a critiqué “les juifs” pour les atrocités qu’ils infligent aux Palestiniens. Si l’on peut être sceptique à l’égard du sionisme comme projet historique, il est difficile de faire la différence entre l’antisémitisme et le fait de nier le droit à l’existence d’Israël.

La forme d’antisionisme la plus inquiétante se trouve parmi ceux des gauchistes qui considèrent Israël et les USA comme l’expression conjuguée du mal sur la Terre. Ceux pour qui des forces sombres américaines seraient la cause de tout ce qui va mal dans le monde (des crises financières à la violence en Ukraine) ont tendance à voir la main pernicieuse du lobby israélien ou même du lobby juif derrière l’ensemble de la politique des USA.

Le lien entre une influence juive corruptrice et les USA appartenait à l’origine à la rhétorique de droite selon laquelle les juifs étaient supposés dépourvus de racines, claniques, omnipotents et dépourvus de loyauté à l’égard de quelque pays que ce soit. Or les USA, pays fondé sur l’immigration, étaient considérés comme dépourvus de racine par définition même.

Aux yeux des nationalistes européens du début du XXe siècle, le capitalisme anglo-américain contrôlé par les juifs ébranlait les liens sacrés du sang et de la terre. Dans cette perspective, ils rendaient également les juifs responsables du bolchevisme, ce qui peut sembler contradictoire, mais ne l’est pas. Comme le capitalisme, le bolchevisme était internationaliste, au moins en théorie. Staline qui était un nationaliste soviétique dénonçait les juifs comme des individus cosmopolites dépourvus de racines.

Les dangers liés aux diatribes antisémites contre Israël sont évidents. Si ce pays n’est pas seulement une nation sous l’emprise de la peur qui oppresse le peuple palestinien mais la source de tout le mal, toutes les formes de violence, aussi destructrices soient-elles, sont justifiées. Si l’armée israélienne est l’équivalent moderne des nazis, il faut la combattre de toutes ses forces. Si tous les juifs sont responsables de l’oppression des Arabes, les agressions contre les juifs en Europe et ailleurs doivent être tolérées, et même encouragées. Le nombre de personnes qui croient cela est sans doute très faible en Occident. On en trouve dans les universités, ils tiennent des blogs, ils manifestent aux côtés d’activistes islamistes indiscutablement antisémites; mais ils ne sont qu’une petite minorité.

Or aujourd’hui c’est à droite – et même à l’extrême droite – que l’on trouve certains des plus fervents admirateurs d’Israël. Nombre d’entre eux appartiennent à des partis politiques profondément enracinés dans l’antisémitisme, tel le parti de la liberté d’Autriche (FPO) qui à ses débuts comptait des nazis dans ses rangs. Son dirigeant, ainsi que des personnalités de la droite populiste telles que le leader nationaliste flamand Filip Dewinter en Belgique et le démagogue hollandais Geert Wilders, se sont rendus en Cisjordanie pour exprimer leur soutien aux implantations israéliennes dans les territoires occupés.

Cela peut s’expliquer par leur hostilité à l’égard de l’islam. Les politiciens populistes de droite considèrent l’islam comme la principale menace qui pèse sur l’Occident. Aussi applaudissent-ils le gouvernement israélien qui réprime les Arabes. Ainsi que Wilders le formule, les Israéliens “mènent le même combat que nous. Si Jérusalem tombe, Amsterdam et New York suivront”. Mais la principale raison de cette nouvelle solidarité entre politiciens populistes de droite en Occident et Israël tient peut-être à leur commune aversion à l’égard de l’islam.

Aucun pays n’est statique, et Israël a beaucoup changé depuis les décennies héroïques de sa fondation en 1948. Au début en Occident, la gauche admirait Israël en tant que pays progressiste dirigé par des socialistes polonais et russes. Mais la conduite et la rhétorique des dirigeants israéliens d’aujourd’hui ressemblent plutôt à celles des antisémites européens d’antan. Les juifs israéliens sont fermement établis sur leur territoire national, mais l’idéologie dominante n’a plus rien de socialiste; c’est une forme de nationalisme ethnique très militarisé. Il n’est donc pas étonnant que les admirateurs d’Israël se recrutent maintenant essentiellement dans les milieux de tendance autoritaire. Ils traduisent davantage la tendance majoritaire de l’opinion publique que les gauchistes antisionistes.

Tandis que le monde se fragmente, des peuples inquiets se replient sur des identités de plus en plus étroites. C’est le cas des Ecossais, des Catalans, des Flamands, des Kurdes, des sunnites, des chiites et d’autres. L’idéal internationaliste des années d’après-guerre disparaît rapidement pour faire place à des sentiments d’appartenance tribaux, nationaux, ethniques ou religieux. Il est paradoxal de voir Israël – un Etat nation construit par un peuple méprisé pour son cosmopolitisme – devenir un symbole majeur de cette tendance inquiétante.

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