Opinions

Une opinion de Luc Boland, papa de Lou et fondateur de "The Extraordinary Film Festival".

Face au handicap, aux souffrances de la vie, il n’y a qu’une seule question, et une seule réponse à formuler : passer du pourquoi au pour quoi.

Je m’adresse à vous les journalistes et rédacteurs en chefs, passeurs de l’information, à qui je demande un petit peu de curiosité et de soutien, afin que vous preniez aussi la mesure d’un pan entier de la société qui n’a pas ou très peu la parole. Il faut savoir que le handicap occupe 0,3 % du contenu des médias en Belgique pour 10 à 15 % de la population concernée.

C’est à vous, professionnels du secteur du handicap qui, soit vous battez au quotidien avec amour pour vos protégés, soit êtes écœurés et épuisés par le manque de moyens, et qui souhaitez vous questionner, regonfler vos batteries, ou redonner sens à votre travail, que “The Extraordinary Film Festival” s’adresse.

Ainsi qu’à vous, mandataires politiques et à tout le personnel travaillant dans des administrations en lien avec le handicap, afin d’aller à la rencontre de ce monde que vous représentez.

Et à vous, amoureux de cinéma qui savez bien que pour faire un bon film, quel qu’il soit, documentaire ou fiction, il faut une histoire avec un sujet, un personnage qui a un obstacle ou un problème à résoudre. Or qu’y a-t-il de plus grand défi et de multitudes de sujets que celui du handicap ?

C’est bien entendu à vous-aussi, personnes concernées par le handicap, que l’événement s’adresse : venez découvrir la réalité d’autres, venez vous rebooster pour les combats qui sont les vôtres.

Lou, incroyable musicien

Certaines personnes me connaissent, d’autres pas et peu importe, mais vous êtes des dizaines et des dizaines de milliers à surtout connaître notre bonhomme, Lou, aveugle avec une déficience mentale, mais surtout un incroyable musicien qui fait les belles soirées de cap48. Lou, c’est une aventure de fou : des capacités musicales hors normes, donc, mais des apprentissages de la vie extrêmement compliqués par sa cécité et sa différence mentale.

Lou comprend très difficilement les enjeux de la vie, des apprentissages, de l’autonomie. Chaque apprentissage est compliqué et fait de dizaines de répétition. Il n’y peut rien. Le rationnel se trouve dix mètres au-dessus de sa tête, ce qui explique aussi sa liberté créative. A contrario de ces limitations et au-delà de ses talents musicaux, Lou c’est la bonté même, c’est l’ouverture aux autres, c’est un sacré bonhomme qui, vous m’excuserez la prétention, a quelque chose d’unique à apporter à notre société en perte de sens.

J’ai fait le choix de me battre

Tout cela pour vous dire que cela fait dix ans que j’ai fait le choix de m’investir corps et âme dans la sensibilisation du grand public et des professionnels sur les enjeux de ce mot qui fait si peur : le “handicap”. J’ai fait le choix de me battre, non seulement pour faire une place à Lou qui est loin d’être acquise dans notre société, mais plus largement pour toutes les personnes en situation de handicap.

Tant qu’à se battre, autant le faire pour la cause la plus large possible. Parmi ces engagements, il y a cette étrange (pour certains) festival international de film sur le handicap, en cours en ce moment (1) et qui a lieu tous les deux ans. Compte tenu de nos maigres ressources humaines et nos faibles moyens financiers, c’est à chaque fois un défi insensé, un travail colossal qui me voit disparaître de ma vie de famille pendant plusieurs mois. C’est ainsi que ne pouvant me démultiplier, j’ai pris, au fil des ans, beaucoup de retard dans la construction de l’avenir de Lou, dans ses apprentissages que le milieu scolaire ne lui a pas offerts, faute de moyens et pour cause de normes inadaptées à la réalité du handicap.

Cela fait dix ans que je fais le grand écart pour tenter de faire tout avancer en même temps avec une petite équipe et des bénévoles, parfois au prix de ma santé : que ce soit pour le festival, la Plateforme Annonce Handicap ou, depuis septembre, “la Kiffe school” comme l’appelle Lou : l’école à la maison que nous avons mise en place pour lui, car il n’existe aucune structure adaptée à ses besoins, susceptible de l’amener le plus loin possible dans son autonomie.

Tous porteurs de handicaps

Alors voilà, compte tenu du nombre de vues des vidéos de Lou, dont certaines dépassent le million de vues sur internet, des milliers de messages reçus au gré de ma communication à propos de notre aventure avec Lou (que ce soit les blogs, le documentaire “Lettre à Lou” ou les réseaux sociaux), vous êtes nombreux à avoir découvert notre petit phénomène. Je ne compte plus les messages qui nous disent combien ce partage public de Lou et de notre réalité fait du bien aux personnes concernées (bien entendu), mais aussi voire surtout à des personnes découvrant, au hasard de mes publications, un autre monde, d’autres valeurs que sont tout simplement l’amour, l’engagement dans la parentalité, une ode à la différence et à la solidarité.

Ce festival n’est rien d’autre qu’un prolongement de tout cela. C’est donc à vous tous qui appréciez cette communication que je m’adresse aujourd’hui. “The Extraordinary Film Festival”, c’est des rencontres humaines entre des festivaliers de tous horizons. C’est la rencontre dans le respect de l’autre, dans ce qu’il est ou n’est pas. C’est une rencontre avec soi et avec la vie, palpitante, belle et débordante… ou ennemie lorsqu’elle sème notre parcours d’embûches.

Passer du pourquoi au pour quoi

Nous sommes tous porteurs de handicaps selon le regard que nous portons sur les capacités des autres ou de nous-mêmes. Qu’elle est belle, cette p… de vie ! Mais comme elle peut aussi être vache, cruelle, injuste. Nous avons tous nos handicaps, que ce soit physique, mental, social ou affectif. Et nous avons tous nos capacités parfois secrètes, ignorées ou refoulées, car trop singulières. Nous nous questionnons tous, à un moment ou un autre, sur le sens de notre voyage en ce monde. Une perte d’emploi, une séparation, un décès, une maladie ou la survenue du handicap sont autant d’épreuves que nombre d’entre nous traversent.

Face au handicap, aux souffrances de la vie, il n’y a qu’une seule question, et une seule réponse à formuler : passer du pourquoi (pourquoi moi ?) au pour quoi (pour en faire quoi ?)

Cette résilience, cette faculté de rebondir peut prendre du temps et nécessite aide et soutien mais, lorsqu’elle survient, se dessinent les plus beaux destins de vie.


--> (1) Quand le handicap fait son cinéma, jusqu’au 12 novembre à Namur. Infos et réservations sur le site www.teff.be