Opinions

Un témoignage du médecin généraliste Baptiste Beaulieu (*).


Alors voilà…

J’ai peur de vieillir. Je vois des corps vieux, vieux et malades. J’écoute des cœurs malades. J’écoute des poumons malades et vieux. Je palpe des ventres mous, j’examine des seins qui tombent, des poitrails d’hommes changés en mamelles flasques, des peaux trop tannées pour continuer à porter même un dernier poil, même un seul dernier poil blanc…

J’ai peur de vieillir.

Je vois des corps seuls. Des corps qui se réjouissent de la visite mensuelle d’un petit-fils, d’une petite-fille. Qui attendent cette audience avec gourmandise, qui font des provisions dignes d’une troisième guerre mondiale pour un simple déjeuner, expédié en vingt minutes, smartphone à la main.

Je ne vois pas assez la seule grand-mère qu’il me reste. J’ai peur qu’elle se sente seule.

Seule.

J’ai peur de vieillir seul.

Je remue des articulations fatiguées, fatiguées et douloureuses. J’entends des gens qui parlent pour dire qu’ils ne se souviennent pas. J’entends ces gens parler : ils ne se souviennent pas qu’ils ne se souviennent pas. J’entends les dos qui craquent, et les mots absents que la mémoire croque.

J’ai peur de vieillir seul et malade. J’ai peur d’avoir mal. J’ai peur d’oublier l’enfant en moi, de tuer l’enfant en moi.

Et, un soir, sans prévenir, alors que je pense à cela et que j’y pense mal, que j’y pense mal PARCE QUE j’ai peur, trois fois peur même, (et que d’être ainsi effrayé engendre toujours de vaines, de cyniques, de moches et de tristes pensées), un soir, donc, je rentre et je le vois.

Au carrousel des gosses, en bas de chez moi.

Et il a l’air tellement heureux.

Et il rit, et il rit ! Fort, fort, fort ! En frappant encore et encore dans ses mains !

C’est magnifique. La vie est magnifique.

Parfois, j’ai vraiment peur pour rien.


(*) : Ce texte a initialement été publié sur le blog de Baptiste Beaulieu "Alors voilà".