Opinions

Une lettre ouverte de Baudouin De Rycke, auteur de deux ouvrages sur l'enseignement parus récemment aux éditions Edilivre : "De mémoire d’âne" et "Réussir à l’école par la connaissance de soi".


Chers ministres,

Il y a quelques années, j’ai rencontré un professeur étrange…Ses idées allaient à l’encontre des vôtres, et je vous demande de me conforter dans l’idée qu’il se trompait lourdement, car depuis lors, quelques signes pourraient lui avoir donné raison, et cela m’angoisse...

Il prétendait que le gouvernement ne raisonnait pratiquement qu’en termes de refinancement et de performance.

Concernant le refinancement, je l’ai rassuré tout de suite : vous avez toujours fait preuve de désintéressement dans vos réformes, déclarant d’ailleurs ouvertement que l’aspect financier n’était que secondaire dans l’organisation des études.

Quant à votre prédilection pour la performance, je lui ai rappelé qu’il ne fallait pas prendre l’école pour une organisation caritative, mais la considérer avant tout comme un facteur de relance économique.

Je lui ai également ouvert les yeux sur la détresse des membres du gouvernement, obligés de se soumettre sans cesse aux exigences du système économique mondial. Dans ces conditions, lui ai-je dit, tu dois comprendre une fois pour toutes que le savoir et le savoir-faire revêtent une importance capitale : il nous faut être compétitifs, et le savoir-être n’entre que dans une bien faible mesure dans le jeu de la concurrence… ! Mais rien n’y fit…

Il affirmait que plusieurs, sans le dire, pressentaient que l’échec de nos élèves était lié directement à la terrible déshumanisation de notre société, à l’immense vague de désenchantement qui s’abattait sur elle, à un système de vie complètement dépouillé d’esprit, système de vie que vous invitiez les jeunes à partager toujours plus par votre indifférence à l’égard des mesures non-utilitaires ! A mon avis, il rêve…

Il me dit aussi que votre attachement à l’éducation-insertion, au détriment de l’éducation-formation ne plaidait pas en faveur de votre intérêt pour les valeurs humaines. Il exagère ! Vous faites quand même ce que vous pouvez pour que tous puissent jouir le plus souvent possible des biens de consommation ! Si cela, ce n’est pas penser au bonheur des autres…

Il déplorait enfin que rien ne soit fait pour une éducation profonde des individus, et qu’il attendait en vain, depuis des années, des mesures spectaculaires dans le domaine du savoir-être, mesures évidemment pensées par des gens de terrain, capables de sentir les choses de l’éducation… Que de ce savoir-être dépendait précisément la réussite et la grandeur de notre modernité. Que lui seul garantissait la maîtrise des éléments qu’elle engendre. Que de lui dépendait également que les rêves puissent encore dévorer la vie et que la vie cesse de dévorer les rêves…

J’ai eu beau lui dire qu’il n’avait pas le sens des réalités, que le gouvernement était allé jusqu’à porter, littéralement, les enfants jusqu’au seuil de la réussite, et que dans ces conditions, il ne comprenait pas pourquoi certains ne parvenaient toujours pas à franchir la dernière porte !

Visiblement écoeuré, il me quitta brusquement, non sans m’avoir laissé ces quelques mots : "Une chose est sûre : à force de penser la vie en société sans prendre le temps du recul et de la réflexion en profondeur, nous installons dans la tête de nos enfants un univers paradoxal et le dangereux sentiment d’un double langage, qui explique plus que probablement l’évolution inquiétante de notre jeunesse sur le plan de la santé nerveuse et de la concentration (phénomène de plus en plus observable dans les classes).

Parmi les paradoxes :

- Comment développer, dans nos écoles, des valeurs telles que la rigueur ou la persévérance, dans une société qui prône le "tout avoir" avec le moins d’efforts possible ?

- Comment développer, chez nos élèves, la patience, mère des plus grandes réalisations humaines, dans une société qui idéalise la vitesse, l’efficacité ou encore le zapping ?

- Comment développer la confiance, chez nos élèves, dans une société qui désespère à longueur de journaux télévisés (chômage, crimes, guerres, corruption, catastrophes…) et de conversations déprimantes… ?

- Comment faire naître le calme et la sérénité dans l’esprit d’enfants qui vivent au contact de parents nerveusement épuisés ou en proie à l’angoisse (instabilité de l’emploi), aux ruptures (séparations, divorces mal vécus), aux pressions de toutes sortes, dans un contexte de compétition ou de rendement ( que beaucoup cherchent en outre à apaiser par l’alcool, plus que par le repos) ?

- Comment plaider pour le qualitatif, dans une société qui ne jure que par le quantitatif et le superficiel, et dont les responsables imposent aux enseignants des programmes de cours à ce point surchargés qu’ils n’ont que rarement le temps d’approfondir ?

- Comment attirer les jeunes vers les joies intellectuelles (merveilleuses mais exigeantes) quand la publicité et le message global de la vie en société invitent en permanence aux plaisirs faciles ?

- Comment apprendre le civisme aux enfants quand leurs aînés enfreignent si couramment les règles ?

- Comment développer chez l’enfant l’idée d’un bonheur simple quand on idéalise l’argent et la consommation débridée ?

- Comment développer les valeurs de solidarité et d’amour dans une société où la compétition a érigé en maîtres l’individualisme et la loi du plus fort ?

- Comment, dans tout ce contexte, développer les capacités de concentration, en nette (et logique) régression depuis quelques années ?

- Comment promouvoir la stabilité (si importante dans le domaine de l’éducation) dans une société qui n’aspire qu’au changement et au mouvement, et craint le silence et la sédentarité comme la peste?

- Comment gérer la multiplicité des formes d’intelligence dans une classe, et pourquoi s’obstine-t-on à privilégier outrancièrement les capacités d’assimilation ("intelligence de l’expert", ou logico-mathématique) ? L’école secondaire doit –elle être considérée comme une "pré-université", ou comme un centre de formation générale et d’éveil à ce que l’on est ?

- Pourquoi ne parle-t-on qu’aujourd’hui de renforcer (et est-ce bien "renforcer" ?) l’éducation morale ou philosophique, dans une société qui souffre depuis si longtemps du décalage énorme entre les progrès de l’éthique et les progrès de la science et de la technologie ?

- Ne s’intéresse-t-on à l’école qu’en tant que facteur de relance de la vie économique ?

- Cherche-t-on à supprimer les échecs en améliorant l’enseignement et la formation des enseignants… ou en bradant la réussite ? Ou les deux… ?

- Pourquoi se montrer respectueux du rythme d’apprentissage de chacun (certification par degrés) et, dans le même temps, développer l’esprit de performance et de compétition, notamment par le biais de la spécialisation précoce ?

- ...

La relecture de ces avertissements m’inquiète. La détresse des adolescents (jeunes et moins jeunes) ne cessant de s’accroître au fil des années, pouvez-vous nous assurer, chers ministres, que les mesures que vous prenez actuellement vont bien dans le sens d’un rééquilibrage de notre société et que le tableau dressé par mon interlocuteur s’écarte de la réalité de terrain ?

Je vous en remercie d’avance.