Opinions

Une opinion d'Henri Roanne-Rosenblatt.

Il y a 80 ans, le 12 mars 1938, Adolf Hitler franchissait le pont sur la rivière Inn, frontière entre l'Allemagne et l'Autriche, pour rentrer dans sa ville natale, Braunau-am-Inn. Trois jours plus tard, les Viennois lui faisaient un accueil triomphal. C'était l'Anschluss, plébiscité par 98% des votants subjugués par les mirages récurrents du populisme qu'on nommait à l'époque, fascisme !

J'avais 6 ans, j'ai vécu dans un grenier, la Joyeuse Entrée du Führer à Vienne. Un voisin, pourtant membre du parti nazi avait prévenu maman « On va casser du Juif aujourd'hui ». Il avait néanmoins pris le risque de nous offrir un abri. Celui-ci était proche de la Heldenplatz où Hitler prononçait son discours. Blotti dans les bras de ma maman, tétanisé, j'entendais monter de la rue les vivats, les chansons viriles comme le Horst Wessel Lied et les Sieg Heil par lesquels la foule adhérait au culte.

J'entends encore le bruit des bottes des miliciens SA, les chemises brunes, qui paradaient en entonnant des chants belliqueux, une phrase, puis un silence pendant quatre pas. De même, je n'ai pas oublié le rythme des marches des Hitlerjugend, défilant au son du tambour : deux coups lents, tam-tam, suivis de trois coups longs, tam-tam-tam...

Les vexations et brimades quotidiennes à l'encontre des Juifs - magasins boycottés ou pillés, vieillards forcés à balayer les trottoirs avec des brosses à dents, professeurs, médecins et fonctionnaires chassés de leurs emplois...- se révélèrent n'être qu'une répétition générale du Grand pogrom, la Nuit de Cristal, du 9 au 10 novembre 1938.

Sur tout le territoire du Reich, près de deux cents synagogues et lieux de culte furent détruits, 7 500 entreprises et commerces appartenant à des Juifs furent saccagés ; une centaine de Juifs furent assassinés, des centaines d'autres se suicidèrent ou moururent des suites de leurs blessures et près de 30 000 furent déportés dans les premiers camps de concentration : au total, le pogrom et les déportations qui le suivirent causèrent la mort de 2 000 à 2 500 personnes.

Des Kindertransports pour évacuer les enfants

Indignés par les exactions commises cette nuit-là, des notables juifs britanniques obtinrent du Premier Ministre, Lord Chamberlain, qu'un nombre illimité d'enfants juifs de moins de 17 ans, non accompagnés de leurs parents, soient accueillis en Grande-Bretagne pour un séjour temporaire, moyennant une garantie par enfant de 50£ (pour assurer le retour !).

Le Premier Kindertransport, organisé avec l'aide de la Croix-Rouge, quitta Berlin le 1er décembre 1938 ; le premier départ de Vienne eu lieu le 10 décembre. Quelque 10000 enfants furent ainsi accueillis en Grande-Bretagne.

La Belgique ou, du moins, le gouvernement belge se montra moins hospitalier. Entre le 2 et le 8 janvier 1939, la Police des frontières à Herbesthal refusa l'entrée dans le pays d'environ 70 enfants juifs non accompagnés.

"Avant-hier," put-on lire dans La Libre Belgique du 7 janvier 1939, "tout un convoi d'enfants de 12 à 14 ans, débarqua également à Herbesthal et les gosses semblaient heureux comme s'ils avaient touché la terre promise. On les restaura comme on put au buffet de la gare. Ils burent surtout mais mangèrent peu, bien qu'ils n'avaient plus rien reçu la veille. La plupart ignoraient le sort de leurs parents. Après cela, il fallut bien leur apprendre la dure réalité. On devait les refouler vers l'Allemagne..."

Face aux protestations, le Ministre de la Justice, Joseph Pholien, se justifia dans La Dernière Heure du 10 janvier 1939, dans des termes... toujours d'actualité : "Permettez-moi d'abord de rendre hommage à la Sûreté qui accomplit avec beaucoup de tact des tâches ingrates et pénibles, et qui doit lutter contre de multiples démarches de parlementaires et d'avocats, lesquels considèrent des cas individuels, sans souci des règles générales, auxquelles nous devons nous plier rigoureusement. On ruse avec la Sûreté. On organise la fraude à la frontière."

L'argumentation de Monsieur Pholien était foudroyante :

"Les autorités allemandes ferment les yeux pour favoriser l'exode des juifs. Nous nous sommes plaints auprès du gouvernement du Reich et, le 22 octobre, un accord a été signé aux termes duquel l'Allemagne a promis de ne plus favoriser l'immigration vers chez nous."

Comme aujourd'hui, la presse réagit, des lettres et des télégrammes de protestation furent adressées au gouvernement, un Comité d'assistance aux enfants juifs réfugiés (CAEJR) se créa sous la présidence de Renée de Becker-Remy. Et, mi-janvier 1939, Joseph Pholien annonça que la porte serait ouverte à 750 enfants âgés de moins de 14 ans.

Dès le 6 mars, la Kultusgemeinde (Assistance Sociale de la Communauté Israélite) de Vienne organisa un train de 116 enfants vers Bruxelles. Ils furent accueillis le 7 mars 1939 à la Grande synagogue de la rue de la Régence et répartis entre des familles d'accueil et des homes.

Après l'arrivé de ce convoi, le CAEJR fit part de son inquiétude à la Kultusgemeinde :

"Même si à l’heure actuelle nous ne savons pas quand est-ce que nous pourrons de nouveau composer un transport, maintenant que nos homes sont remplis et que nous sommes dépendants de l’initiative privée, nous espérons tout de même pouvoir aider de nouveau un large nombre d’enfants dans peu de temps. Nous sommes en train de faire de nouvelles démarches afin d’obtenir un contingent plus important et nous espérons que nos efforts seront couronnés de succès."

Ils ne le seront qu'en partie. Outre les 136 petits Viennois, 142 enfants de Berlin,73 de Cologne et 47 de Francfort seraient arrivés en Belgique.

Ils y seront rattrapés par la Wehrmacht en 1940, à l'issue de la blitzkrieg. Heureusement la solidarité de la population belge et les actions de la Résistance ont permis à un nombre -indéterminé- de ces enfants d'échapper à la déportation.3

Je suis un de ceux-là ! L'internement de mon père, dès le mois de mai 1938, au camp de concentration de Dachau, m'a valu la "chance" (!) d'être prioritaire pour quitter Vienne.