Opinions

Je l’avoue, j’écris à la plume (une belle plume, du reste). S’il m’arrive de courriéliser, c’est par nécessité professionnelle ou pour me taquiner moi-même. L’ordinateur reste pour moi une énigme. Cet objet est laid, capricieux, et comme bouffeur de temps on ne fait guère pire. Mais il paraît que ne pas en tâter fait de vous un contemporain de l’homme de Neandertal. Déjà que je ne connais pas le numéro d’appel de mon appareil de téléphone mobile (mon géhèssème, pour parler belge), je ne tiens pas à m’ajouter une vergogne de plus au front.

Il faut dire aussi que je me moque des exploits de Kim Clijsters, que Michel Daerden ne me fait pas rire, que la santé de Johnny Hallyday ne me préoccupe guère plus que celle de Laurent de Belgique, et que le genre de musique qu’on joue dans les festivals rock pop me fait fuir ; je ne vais pas de surcroît faire savoir au monde que la vue d’un ordinateur me cause des crampes abdominales. J’en tâte donc à l’occasion, n’en parlons plus.

Ecrire à la plume, donc, ou à la main. Sur de beaux cahiers aux feuillets lignés de format A4, réunis par une solide rangée de petits anneaux doubles. Avec un stylographe à pompe, ce qui aggrave mon cas, et rend encore plus précaire ma condition de scribe, car dénicher des encriers d’encre noire ou violette devient de plus en plus malaisé. J’ai fait quelques réserves, mais tiendront-elles assez longtemps ? Je suis dans la situation de ces amis photographes qui, désirant rester fidèles aux tirages en argentique, ne trouvent plus dans le commerce les films dont ils ont besoin.

Quoiqu’il n’est pas certain qu’on ne puisse assister dans un avenir pas trop lointain à un retour de manivelle, comme on l’a vu avec les disques dits noirs, revenus en relative faveur. On persiste du reste à vendre des stylos, parfois à des prix très élevés. Objets de prestige ? Ou tout simplement hommage à l’activité qu’ils continuent à rendre possible ? Pourtant, point n’est besoin de s’en remettre toujours aux bons soins d’un Parker, d’un Mont-Blanc ou d’un Cartier. Un petit stylo d’écolier avec, faute de mieux, une cartouche achetée dans une "grande surface" peut aussi faire l’affaire. Il suffit d’ajouter un paysage toscan sous les yeux, et le plaisir reste inchangé. Car c’est bien d’un plaisir véritable qu’il s’agit.

Directement du cerveau à la main, sous le contrôle des yeux, tout le bonheur de l’artisanat. Le scripteur, écrivain ou non (" écrivant", comme écrirait Roland Barthes), peut ainsi se rêver l’égal du dessinateur ou du graveur. Le produit de son activité est directement visible dans son incomparable singularité. Aucune écriture n’est à une autre pareille, depuis les pattes de mouche des étudiants (pour ceux-là, le truchement de l’ordinateur serait le bienvenu) aux élégantes bâtardes des instituteurs d’antan.

Moi qui vous écris, j’ai encore appris à pratiquer la ronde, avec une plume ad hoc : il ne me semble pas que cela ait été le plus superflu des enseignements que j’ai reçus. La page que je remplis porte ma marque personnelle, ce qui n’est pas le cas d’un tapuscrit obtenu par l’entremise d’une machine ou d’un ordinateur.

Peut-être s’agit-il désormais d’un luxe. Tout comme l’usage d’un rouleau de dix prises à 10 ASA. Ou celui d’un électrophone sur lequel on peut passer des disques à 78 tours. La musique qu’on entend possède un grain particulier, qui rend l’auditeur plus proche de l’interprète. Tout comme une lettre rédigée à la main possède une espèce de grain qui rend le lecteur plus proche du rédacteur.

Kant, pour ne pas remonter plus loin, devait écrire avec une plume de corbeau ou une autre espèce de calame trempé dans un encrier de céramique. Depuis que je vois les chercheurs de tous rangs acharnés à taper sur les claviers de leurs ordinateurs, je n’ai pas l’impression que leurs productions dépassent en profondeur et en qualités d’argumentation celles de Kant et de ses semblables. Je pencherais plutôt pour le contraire. C’est, je le reconnais, mon stylo qui me le fait écrire. Quoique ce n’est qu’après la saisie de ce texte assurée par des mains amies que cette opinion vous arrivera. Un luxe, écrivais-je plus haut !