Opinions
Une chronique de Charles Delhez.


Quand je dis qu’il n’y a pas de vérité, ne suis-je pas en train de prétendre que tout est absurde ?

Mais il n’y a pas de vérité", déclara malencontreusement l’orateur, lors d’une récente conférence. Mais il se reprit aussitôt : "En tout cas, il n’y en a pas qu’une seule." J’espère qu’il se trompe et qu’il a été victime des vérités courtes qui circulent dans nos conversations à l’emporte-pièce !

Quand je dis qu’il n’y a pas de vérité, que tout est absurde en fin de compte, ne suis-je pas en train de prétendre qu’il est sensé d’affirmer que tout est absurde ? En effet, je considère que quelque chose au moins est vrai : ce que je viens de vous dire ! Admettons quand même qu’il ait raison, quel dialogue serait dès lors possible entre les humains puisque tout est absurde, ce que tu dis comme ce que je dis ? Dialogue de sourds, échange sans but, puisqu’il n’y a rien à découvrir !

Heureusement, il s’est repris, nous affirmant qu’il n’y en a pas qu’une seule. Mais qu’est-ce qui fera dès lors l’unité de l’humanité, puisque chacun a sa vérité ? Toute théorie ne prétend-elle pas à une universalité, certes jamais achevée ? Il eût été plus modeste de dire que nous espérons qu’il n’y en a qu’une et que nous la cherchons tous ensemble, personne ne la possédant à lui seul. Elle est en avant de nous, mais nous pouvons déjà en percevoir des bribes, même s’il peut nous arriver de nous tromper. Comme le dit le poète, "la vérité est sur la terre comme un miroir brisé dont chaque éclat reflète la totalité du ciel" (Christian Bobin).

L’homme avance à tâtons, avec parfois des pas en arrière ! Et dans tous les domaines. En effet, s’il y a une seule vérité, c’est par différentes "avenues" que nous l’approchons, sans jamais pouvoir l’étreindre pleinement. Ainsi l’art, l’amour, l’engagement social, la philosophie, la religion, la spiritualité, la science nous y conduisent pas à pas. Veillons cependant à éviter l’éclatement de nos connaissances, à les garder en dialogue.

La découverte de la vérité est donc progressive. Attardons-nous quelque peu à la science. Nous sommes passés du géocentrisme d’Aristote à l’héliocentrisme de Copernic; de l’univers statique d’Einstein à l’univers en expansion de Friedman; de la matière éternelle de Parménide, Spinoza et Einstein au Big Bang de Lemaître… La théorie de la gravité de Newton a été relayée par celle de la relativité d’Einstein et celle-ci est actuellement en voie d’être dépassée. Toute théorie scientifique devrait toujours s’énoncer avec modestie : "Dans l’état actuel de nos connaissances, nous croyons que tout se passe comme si…" Ces erreurs et ces tâtonnements ne signifient cependant pas qu’il n’y a pas de vérité, ni qu’elle est à tout jamais multiple, mais qu’elle est infiniment plus riche que nous ne le pensions et qu’il faut continuer à la chercher.

Il en va de même des croyances religieuses. Elles ont nécessairement une prétention à la vérité et à l’universalité sous peine de proclamer que tout, finalement, est insensé et que notre humanité est à tout jamais éclatée… Mais si tout système est incomplet, il n’en est pas faux pour autant, car il est orienté vers le vrai qu’il atteint partiellement, même s’il peut à certains moments être erroné et lui tourner le dos.

Je crois donc et j’espère qu’il n’y a qu’une seule vérité à l’horizon de nos existences. A sa manière, d’ailleurs, la démarche scientifique est aussi un acte de foi. Le savant fait "le pari métaphysique qu’au moins une partie du réel est intelligible sous la forme de lois" (Etienne Klein). Albert Einstein, dans un texte célèbre, s’étonnait que ce fût le cas et parlait à ce propos de "miracle" (Lettre à Maurice Solovine, 30 mars 1952). Mais comment interpréter que le monde soit intelligible et mathématisable, qu’il existe une harmonie entre la structure du monde et celle de notre pensée ? Nous entrons ici dans le domaine de la philosophie. En attendant, nous pouvons nous en émerveiller : il y a déjà beaucoup de correspondances et de sens, autres noms de la vérité.