Jacques Attali : "Je rêve d'un droit de vote pour les générations suivantes"

Entretien : Charles Van Dievort Publié le - Mis à jour le

Opinions

La modernité, c’est la conception que l’on a de l’avenir, écrit Jacques Attali (conseiller de François Mitterand de 1981 à 1992, à l'initiative de l'ONG Action Contre la Faim, fondateur  de PlaNet Finance,...) dans son dernier livre. Cette vision de l’avenir n’existe plus aujourd’hui. C’est le règne du chacun pour soi et l’oubli du futur. Une réaction s’impose. Il faut un projet de société sans quoi rien n’avance. Celui-ci passe par le bonheur des autres.

Vous consacrez votre dernier livre en date à la modernité. Qu’entend-on par modernité ?

C’est une notion qu’on croit simple, mais qui est très complexe. La modernité, c’est le regard qu’aujourd’hui on porte sur l’avenir. Chaque époque, même les plus reculées, a eu un regard sur l’avenir, soit parce qu’elle pensait à un avenir purement répétitif, soit parce qu’elle pensait à un avenir avec un certain projet de société. A travers les âges, la notion de modernité n’a pas toujours été conforme à ce que nous pensons qu’elle est aujourd’hui, à savoir : la raison, la science, le progrès, etc. Au contraire, à certaines époques, le progrès était vu comme anti-moderne.

Vous dressez un constat: depuis 1960, la modernité se pense sans projet d’avenir, il s’agit juste d’une jouissance du moment présent.

C’est le comportement classique des enfants : moi, maintenant, tout de suite. Le problème de nos sociétés, c’est que les valeurs des enfants sont devenues ou sont en train de devenir celles des adultes. C’est particulièrement vrai dans la société américaine. Cette idée du moi, maintenant, tout de suite, c’est la conséquence poussée à l’extrême de la liberté individuelle sans autre projet que l’instant qui succède à l’instant.

Des droits sans plus de devoirs ?

Les devoirs, c’est le droit des autres. En particulier le droit des autres générations, passées ou à venir. Dans une société dans laquelle l’autre ne compte pas, seul le droit compte, ce qui créé un choc entre les droits des uns et des autres. Cette conception individualiste est celle de l’Occident et elle s’étend progressivement à toute la planète. Il y a une unification du modèle de vie parce que l’idéal occidental, même métissé localement, devient l’idéal général. Mais ça ne va pas durer. Je pense qu’il y aura des réactions.

C’est pour cela que vous dites que penser la modernité, son histoire et son avenir est d’une redoutable urgence ?

Nietzsche avait raison à la fin du XIXe siècle lorsqu’il disait que la modernité conduisait à la catastrophe et qu’elle était morte. Il y a eu 1914 et les 75 ans de barbarie qui ont suivi. Nous nous trouvons aujourd’hui à une étape semblable. C’est pourquoi j’ai essayé de décrypter les récits possibles de l’avenir. J’en compte sept, mais seuls deux d’entre eux me paraissent être de vrais projets d’avenir. Les cinq autres sont plutôt des projets réactionnaires non durables car ils sont autoritaires. N’oublions pas que dans nos sociétés, le totalitarisme a souvent été une phase barbare d’accouchement des progrès. La démocratie britannique est née de la barbarie de Cromwell. La démocratie française est née de la barbarie d’une partie de la révolution française et de ce qui a suivi. La social-démocratie est née après quatre précédents dont trois ne sont pas démocratiques : Mussolini, Staline et Hitler. Tout processus qui contient des valeurs positives peut accoucher de façon extraordinairement dangereuse. Aujourd’hui, les meilleures idées sont la protection de l’environnement, celle des différences, le droit à l’identité, la lutte contre les inégalités, l’altruisme, etc. Mais ces idées n’ayant pas été mûries assez pour accoucher dans la démocratie commencent par leur caricature. L’altruisme peut donner des sectes. L’environnement peut être imposé de façon totalitaire. Le respect des différences peut s’imposer par la volonté de maintenir des différences de façon sectaire, ethnique, raciste, etc. Les deux modernités qui laissent augurer d’autre chose sont l’hypermodernité et l’altermodernité. L’hypermodernité, c’est la suite de la modernité actuelle. L’homme devient une marchandise, un robot. C’est ce qui se passe actuellement avec tout ce qui transforme progressivement l’homme en une prothèse de lui-même et que j’annonce depuis longtemps. Quant à l’altermodernité, c’est celle de l’altruisme. Elle fait du bonheur de l’autre la condition du sien. C’est pour moi la seule vraie modernité.

Peut-on penser à l’autre sans forcément penser à soi avant tout ?

C’est l’ironie de notre période : on peut être altruiste et intéressé à la fois. Avoir un téléphone mobile et être le seul à en avoir un, cela ne sert à rien. J’ai intérêt à ce que tout le monde en ait un. Parler une langue que personne d’autre ne parle, c’est inutile. Nous entrons dans un monde où ce qui compte ce n’est pas la rareté, mais l’idée qui n’est pas rare et qui n’a de valeur que si elle est partagée. L’altruisme peut donc commencer sous forme d’altruisme intéressé.

Qui peut nous guider vers cet altruisme et l’altermodernité comme vous l’appelez ?

C’est le rôle des intellectuels de décrypter le réel et de montrer qu’il y a dans nos sociétés différents avenirs possibles pour que chacun d’entre nous puisse choisir celui qui lui convient. Leur rôle est d’aider les politiques à orienter la société vers la prise en compte des valeurs qui permettraient à l’humanité de survivre. C’est pourquoi je crois que le plus important aujourd’hui, c’est que le politique s’intéresse aux générations suivantes. Je rêve d’un système institutionnel où les générations suivantes auraient le droit de vote et je n’exclus pas qu’on puisse y parvenir. Sinon les générations suivantes auront le droit de vote sous la forme d’un totalitarisme qui prétendra parler en leur nom.

Comment donner un droit de vote aux générations suivantes ?

On peut imaginer, en Belgique, créer une troisième chambre parlementaire à côté de la Chambre des représentants et du Sénat. Elle serait composée de personnalités qualifiées de toutes natures qui n’auraient qu’une seule mission : se mettre à la place des générations suivantes et parler en leur nom. Elle n’aurait pas un pouvoir législatif parce qu’elle serait nommée, mais elle aurait le pouvoir de dire au parlement, au moment du vote de chaque loi, que le texte en question est ou n’est pas conforme à l’intérêt des générations suivantes. Même si le parlement conserve le dernier mot parce qu’il est démocratiquement élu, il devrait répondre aux arguments de la chambre des générations suivantes avec un texte très circonstancié. Tout citoyen devrait aussi pouvoir faire appel à la Cour constitutionnelle s’il juge qu’une loi n’est pas constitutionnelle parce que non conforme à l’intérêt des générations suivantes. On verrait progressivement se créer une jurisprudence qui pousserait le parlement à tenir compte de la chambre des générations suivantes.

C’est une responsabilité énorme qui pèserait alors sur les épaules des responsables politiques, non ?

C’est la responsabilité qu’ils ont choisie en faisant ce métier et que certains exercent d’ailleurs. C’est la distinction entre l’homme d’Etat qui pense à laisser une trace et l’homme politique qui ne pense qu’à durer.


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