Opinions Sur nos cartes, le Japon est au bout du monde. Culturellement aussi, c’est un "Orient extrême". Les événements des dernières semaines l’imposent sur nos écrans, dans nos quotidiens. Les images qui nous parviennent suscitent des impressions mêlées, des émotions complexes, des commentaires en sens divers. Nous voici partagés entre admiration et perplexité. Des interprétations se bousculent: fatalisme, résignation, impassibilité, héroïsme, sacrifice Entre " kamikaze" et " zen", comment éviter la caricature ? Un petit retour sur les sources culturelles et spirituelles de la société et de la nation japonaises n’est pas inutile. Partons de la géographie, de l’espace. Si les îles du Japon ont été le plus souvent protégées d’agressions extérieures, elles n’ont pas été à l’abri d’explosions de violence interne. Une population dense sur un territoire restreint, accidenté, peu riche en ressources: la vie et même la survie imposaient une organisation rigoureuse, un contrôle administratif serré et, de la part de chaque citoyen, une maîtrise des ambitions et des émotions, une sobriété des comportements. Selon les enseignements et surtout selon les rites et coutumes du Shintô (la "voie des divinités"), le Japon est le "pays des dieux" ( kami). Ce fond de croyances situe chacun dans un réseau de multiples présences locales: pas de Divinité suprême ou de Créateur unique à qui on pourrait demander des comptes. Pas davantage de Nature où chercher refuge comme dans un grand sein maternel. Plutôt un réseau dense de puissances locales, à la fois cosmiques et divines, signalées par d’innombrables sanctuaires, petits et grands. Fêtes du calendrier, processions, invocations et offrandes: le bien-être souhaité et l’harmonie tant recherchée ne s’obtiennent que dans un équilibre précaire et une sorte de négociation avec ces puissances. Cela n’exclut pas -bien au contraire- un sentiment diffus de sacré et une attitude de reconnaissance respectueuse. Un souvenir personnel: un moine japonais, de passage en Inde, est hébergé dans une communauté religieuse chrétienne; à l’heure du départ, quittant la propriété, il se retourne en silence et s’incline profondément: respect et gratitude à l’égard du lieu -maison et habitants- où il a été reçu. Dans une perspective héritée davantage de la tradition de Confucius, que le Japon a, comme mille choses, importée du continent chinois, ce respect et cette reconnaissance englobent les rapports entre les membres de la société. Si la solidarité répond aux impératifs de la survie, elle se colore aussi de la conscience partagée d’une dette à l’égard de ceux qui précèdent: générations passées, parents, aînés, personnes en position de responsabilité et d’autorité. La manière raisonnable et bénéfique de se libérer de cette dette et d’exprimer la gratitude, c’est que chacun s’acquitte correctement de ses devoirs, à la place qu’il occupe dans le corps social. Depuis quelques siècles déjà, la loyauté et la solidarité ont pu s’étendre, de la famille ou de l’autorité politique, à des entreprises commerciales puis industrielles qui bien souvent, au départ, étaient des "maisons" familiales. Venus de l’Inde lointaine à travers Chine et Corée, les enseignements du Bouddha ont accentué le sentiment de la fragilité, de l’impermanence de toute chose. Le monde environnant, les aléas des relations en société, les épreuves de l’âge ou de la santé, et plus encore les jeux du psychisme et des émotions: tout cela est images passagères, impressions rapides, apparences fuyantes. Cela ne signifie pas que la vie soit triste. Cela n’inspire pas un sombre pessimisme. Tout au plus, une pointe de mélancolie. Les arts du Japon, poésie ou théâtre, calligraphie ou peinture, célèbrent l’instant fugace, le charme de l’éphémère. Somme toute, si la vie est fragile, l’épreuve et la souffrance aussi sont passagères. Ce serait une erreur de ne voir là que fatalisme, résignation ou démission. C’est plutôt l’art de tirer parti, au jour le jour, du faisceau des forces en mouvement. Se blinder contre l’épreuve est illusoire: la rigidité ne peut qu’aggraver violence et destructions. Les arts martiaux apprennent à dévier la force adverse et même à en tirer parti. La souplesse et pour ainsi dire la mobilité des bâtiments permet de traverser les tremblements de terre - pas la résistance frontale. La sagesse -on peut aussi repérer là un héritage du taoïsme- est de s’adapter, de se glisser avec fluidité dans le mouvement des forces en présence. Si la sagesse bouddhique, attentive à l’impermanence, invite au non-attachement, elle s’exprime aussi en compassion, en capacité de rejoindre les peines et les joies de tout être. En Extrême-Orient, au Japon, ce mouvement profond de la compassion croise les enseignements de Confucius sur les devoirs en famille, en société, dans l’État. Dans les meilleurs des cas, l’inspiration tout intérieure du Bouddha irrigue les institutions sociales tandis que le réalisme de Confucius invite la compassion à des engagements concrets. Les incidents et accidents de l’industrie nucléaire posent évidemment d’autres questions que les sursauts de la terre ou le tsunami venu de la mer. Les manipulations de l’atome seraient-elles une autre manière de ruser avec la nature? L’équilibre ici paraît encore plus instable, plus gros de menaces. Les responsabilités humaines - erreurs, négligences, conflits d’intérêts, dissimulations - pèsent plus lourd dans la balance. Sans oublier que, plus que tout autre citoyen du monde, le Japonais demeure marqué par Hiroshima, par Nagasaki. Osons espérer que la catastrophe soit l’occasion d’un sursaut citoyen, au Japon et dans le monde. Dans le Japon d’aujourd’hui, que pèse encore la tradition? L’ouverture, il y a un siècle et demi, à la modernité ("occidentale"?) fut brusque et spectaculaire. Cette révolution avait, cependant, été préparée par des évolutions longues: scolarisation, techniques, commerce Industrialisation, urbanisation massive, sécularisation: la société et la culture japonaises ont été soumises -autrement qu’en Europe mais pas moins profondément- à des mutations radicales. L’autorité et l’influence des institutions bouddhistes et shintoïstes s’en sont trouvées réduites et modifiées. D’innombrables "nouvelles religions" et "nouvelles nouvelles religions" naissent, connaissent des succès foudroyants ou végètent, puis meurent. Souvent syncrétiques, elles jouent parfois sur le catastrophisme et la fin du monde. Elles prolifèrent dans une société où beaucoup d’individus n’ont plus guère d’attache religieuse vivante. Sous la surface cependant, les conceptions du monde et les valeurs évoquées ci-dessus sont encore repérables et actives. Mais, face au bonheur comme au malheur, "les" Japonais, pas plus que "les" Britanniques ou "les" Allemands, ne constituent un ensemble simple et homogène.

Jacques SCHEUER

Historien des religions de l’Asie Professeur ém à l’UCL (Louvain-la-Neuve) Voies de l’Orient (Bruxelles)