Opinions

C'est un jour du XXIe siècle comme les autres, un jour où l'on prend le train.

Ombline d'Escouasse ne sait pas que j'existe. Elle écrit dans son cahier quadrillé. Ombline d'Escouasse sera écrivain. Ombline d'Escouasse s'épanouira sans moi.

Comme d'habitude, je me suis installé sur le bord de la banquette, en face d'Ombline. Si elle levait les yeux vers moi, peut-être me verrait-elle, je ne sais pas. Alors, je lui dirais: `Vous êtes Ombline d'Escouasse, le futur écrivain. Votre nom, je l'ai lu sur l'abonnement ferroviaire que vous portez autour du cou. Ce collier vous va bien, il est assorti à votre teint. Je me demande soudain si nous ne nous sommes pas déjà rencontrés quelque part. Vous habitez chez vos parents? Si vous le souhaitez, vous pouvez venir admirer mes estampes japonaises. Puis on ira manger des frites chez Eugène. On prendra le tram 33. On ira où tu voudras quand tu voudras. Et l'on s'aimera encore lorsque l'amour sera mort.´

Je fais semblant de lire. Un livre magnifique sur les fraises, qui s'intitule: `La fraise, son aspect, son parfum, son bruit, son goût´. Je suis arrivé au chapitre sur le bruit. C'est désopilant.

Tiens, notre train a quitté ses rails. Pourtant, il continue à rouler. Etrange. J'ose enfin parler à Ombline: il faut en profiter tant qu'il est encore temps. Ombline et moi nous racontons nos vies. Je deviens son confident. Le voyage se termine.***

7 juillet 1352

Il s'est passé ce jour une chose étrange. Je vais tenter de conter l'événement.

J'étais accoudé à l'une des fenêtres de la salle d'écriture. Je venais d'achever la copie d'un manuscrit et m'apprêtais à rejoindre ma cellule pour savourer quelque repos.

D'abord, il y eut le bruit. Un grondement. Je ne sus l'identifier mais je résolus de penser qu'il s'agissait des prémices d'un orage. J'attendis donc le jaillissement de l'éclair, le roulement du tonnerre. Rien de cela ne vint. Mais je vis traverser un objet long et mystérieux sur lequel je lus: Société des chemins de fer. L'objet s'est arrêté à quelques dizaines de mètres d'ici.***

- Je m'appelle Théobalde, Madame. Je suis un moine.- C'est un beau prénom, Théobalde. Le mien est Ombline. Voici le Confident. Nous voyageons ensemble.- Bonjour, Théobalde. Le verbe être est mon verbe préféré. Beaucoup conjugué, moins pratiqué, en tout cas à la première personne du singulier. Quoi de plus beau, pourtant, que d'être? Surtout quand il s'agit d'être soi-même, non? Même si oui, c'est difficile, je vous l'accorde.- Ne l'écoutez pas, Théobalde. Le Confident dit parfois de ces sornettes...

La visite du monastère prend beaucoup de temps. Théobalde connaît chaque recoin de chaque pièce. Il n'omet rien. Salle à manger. Salle à cuisiner. Salle à prier. Salle à saler. Salle à lire. Salle à écrire. Salle à traire. Salle à baratter. Salle à jouer. Salle à rire. Puis trente-neuf cellules inoccupées. Devant la quarantième, Théobalde rougit: il n'a jamais montré sa chambre à personne.

On pose des questions sur deux thèmes: 1. où l'on est; 2. d'où l'on vient. On ne comprend rien aux réponses. On s'en moque. On vit le moment présent le mieux possible. Ombline épaissit son roman. Du papier, de l'encre, des victuailles, un lit: carpe diem.

La pâtisserie de Théobalde est succulente. Décidément, quel moine! Tous les gâteaux du monde ne sont pas à Vienne. La pâtisserie de Théobalde est succulente. Décidément, quel moine! Tous les gâteaux du monde ne sont pas à Vienne. La pâtisserie de Théobalde est succulente. Mais on s'habitue à tout.- Confident, vous n'avez rien mangé depuis hier. Etes-vous malade?- Non, Ombline. Je pense aux fraises.- Vous savez pourtant, Confident, que les fraises n'existent pas ici.- On va voir ce qu'on va voir, Ombline.

Le lendemain à l'aube, le Confident part. Il se sent capable de parcourir des milliards de kilomètres (avec les mêmes chaussures?), pourvu qu'il trouve des fraises. Comme il est déterminé, altier, frêle, solide, gentil, bête, sympathique, bizarre, ridicule, incroyable, formidable, merveilleux, craquant, stupide, magnifique, pense Ombline. `Vous êtes complètement fou´, dit-elle.- Et vous, vous êtes un écrivain sans imagination, réplique le Confident.- Quand je serai grande, je vous épouserai, marmonne Ombline.

Dans son coin, Théobalde la ferme.

A présent, je suis tout seul. En route vers mon fraisier, qu'est-ce que je vois? Je n'ai pas envie de décrire. Si vous voulez des descriptions, lisez autre chose. Par exemple la liste des ingrédients d'un yaourt au veau. Avec de vrais morceaux de veau.

Si j'étais écrivain, j'écrirais une belle phrase pour décrire une belle fraise. Au quatorzième siècle, je cherche des phrases, je cherche des fraises. Quelque chose de bien à manger, quelque chose de bien à écrire: tout est là, non? Peut-être.

Soudain surgit dans ma tête une pensée microscopiquement agréable. Je suis en route vers mon trésor, mon Graal, vers mon Amérique à moi. Je vais bientôt cueillir le fruit de mes rêves, puis le repiquer dans la réalité, changer la face du monde. Des champs de fraises partout! Strawberry fields forever... Je suis en route vers mon trésor, mon Graal, vers mon Amérique à moi. Oui. Mais je suis un gros con: je n'ai emporté ni crème glacée vanille, ni sucre impalpable, ni Chantilly. Or, je hais les fraises nues. C'est parfaitement immangeable! Décidément, on crée son propre malheur.

Ombline d'Escouasse se lève d'un bond, renversant chaise et encrier, file à la cuisine, cherche et trouve crème glacée vanille, sucre impalpable, Chantilly. Mais de fraises, point. Ombline pleure des larmes pas encore pleurées, ferme son cahier quadrillé. C'est l'heure de partir, un jour du XXIe siècle comme les autres, un jour où l'on prend le train.

© La Libre Belgique 2002