Opinions

Une chronique de Florence Richter, écrivain.


Malgré des efforts surhumains, je ne parviens pas à ranger la photographie, la chanson ou la BD parmi les beaux-arts. Je dois être bête, bornée, ringarde, complexée, élitiste, enfin toutes ces sortes de choses. Il s’agit d’artisanat, certes de qualité… Je lis des BD et j’écoute des chansons depuis toute petite et ça m’amuse beaucoup, mais mon opinion demeure identique. On peut y trouver beaucoup de talent, d’humour, de gravité, de vitalité, de tempérament, mais cela manque trop souvent de consistance (et de subtilité ?), dans le fond comme dans la forme. A vrai dire, certains romans ou films présentent les mêmes caractéristiques. Mais dans la BD et la chanson, ce manque est quasi systématique. On ne peut, paraît-il, comparer un opéra de Mozart à une chanson : alors pourquoi les qualifier d’art tous les deux ?

Franquin, c’est l’exception. Il écrit et dessine plus que des histoires, il a créé un univers, mieux : une vision du monde. Il se rattache à la grande famille des vrais rêveurs, ceux dont la puissante douceur se manifeste depuis la nuit des temps, pour contrer tous les humains rapaces. Oufti, je fatigue là, je réfléchis trop, Gaston n’aimerait pas du tout. Avec ses dessins aux couleurs vives, sans cesse animés de mouvements sautillants et légers, Franquin imagina aussi l’incroyable Marsupilami dans sa forêt merveilleuse.

Le personnage de Gaston se révèle hyper-contemporain. En 1957, Franquin s’impose comme visionnaire en créant, presque par hasard, son anti-héros, frère de Candide (Voltaire), Oblomov (Gontcharov), du Big Lebowski des frères Coen, ou du Mowgli de Kipling.

Gaston s’oppose à la grisaille très conventionnelle des années 50 de sa naissance, il est déjà en phase avec Mai 68, et totalement adapté à notre époque où tous les mouvements "slow" de la Terre s’essaient à sauver notre planète de l’avidité pathologique des capitalistes de tous poils. Gaston se fout de posséder ou non ces objets qui nous encombrent et nous rendent plus débiles chaque jour. La propriété, c’est pas son truc. Au fil des albums et malgré les apparences, Gaston révèle un caractère bien trempé et très volontaire… quand il s’agit d’inventer des machines utiles à ses collègues de bureau (quand ce n’est pas une nouvelle astuce pour préserver son sacro-saint sommeil… mais faut-il autant travailler dans la vie ?) Car Gaston déborde d’empathie, comme on dit aujourd’hui.

Question sexualité, de nouveau, ne pas y regarder à première vue : on ne sait pas s’il aime Mademoiselle Jeanne (folle de lui) mais en tout cas, il rêve de faire l’amour avec elle. Pas macho pour un sou, il se sent bien quand tout roule cool autour de lui. Surtout, Gaston a tout compris de la vie naturelle, qu’il accueille sans jugement et sous ses formes les plus variées (on le qualifie à présent d’antispéciste !) et il aime se retrouver dans les champs ou dans les bois. Il recueille une mouette qui ricane, un chat grognon, Bubulle le poisson rouge suicidaire, et au passage un lionceau, une tortue, un caméléon, un éléphant, et même des baleines aux sourires irrésistibles !

Pas mal de critiques ont démoli le film de Pef (Pierre-François Martin-Laval) tiré des BD, sorti début avril sur les écrans. M’enfin ! Je ne suis pas d’accord, c’est très réussi : dans l’atmosphère, les coloris, les gags un peu fous mais pas trop, et en particulier le rythme, ni lent ni vif, un entre-deux très gastonien dans lequel on s’installe avec délice, oubliant le monde extérieur carnassier, pour se plonger dans celui des "gaffes à gogo" remplies de gentillesse. Ce n’est pas "fade", c’est tendre et paresseux. Cette adaptation a aussi la bonne idée de ne pas coller aux BD, mais d’imaginer un Gaston stagiaire dans une entreprise de recyclage d’objets inutiles, frappé tout à coup de burn out et autres maux propres à 2018.

Sur ce, je m’en vais piquer un somme, et vous ?

--> Le titre est de la rédaction. Titre original : "Gaston Lagaffe hyper-contemporain".