Opinions Une chronique de Florence Richter, écrivain.


Au diable les idéologies, valeurs, croyances. Aujourd’hui, on glorifie l’égo-imperator.

Sept cent millions de Chinois/Et moi, et moi, et moi/Avec ma vie, mon petit chez-moi/Mon mal de tête, mon point au foie/J’y pense et puis j’oublie/C’est la vie, c’est la vie" chantait déjà Jacques Dutronc en 1966. "Se réaliser" : combien de fois formule-t-on ce vœu ? Le développement personnel et les coachs nous envahissent, les réseaux sociaux et les selfies inondent la planète, les discussions reflètent cette obsession de soi. Tout doit être "utile"… dans le sens que donne le philosophe Jacques Ellul à ce mot : dans "Métamorphose du bourgeois", il écrit que nous sommes tous devenus des petits bourgeois mesquins, à l’esprit boutiquier et calculateur, et nous ne jaugeons le monde, les gens, les choses, qu’à l’aune de leur utilité…

Beaucoup d’objets se révèlent alors indispensables, censés simplifier l’existence. Pourtant ils nous la compliquent souvent, car nous sommes prisonniers du désir de les posséder, de leur fonctionnement stéréotypé et de leurs pannes ! Comme l’expliquent avec humour Charles Haquet et Bernard Lalanne dans "Procès du grille-pain et autres objets qui nous tapent sur les nerfs" (2015) avec le chariot de supermarché aux roulettes "complètement agitées du pivot", le haut-parleur "au magma dégueulant", le ticket démagnétisé, le pull qui gratte, le grille-pain qui calcine les toasts… "Textos, mails, tweets, chats, apps… nous font ingurgiter sans cesse des mots qui ne ressemblent à rien et sapent les fondements de la civilisation". On nous promet dans l’avenir un bracelet pour contrôler le fonctionnement de nos organes, une voiture qui roule toute seule, une fourchette pour analyser nos repas… j’en fais déjà une indigestion.

Le remède ? Virer son coach, son thérapeute yin yang, son smart ou iphone. Pour se balader en forêt, lire un gros roman ou passer la soirée en famille, entre amis, sans jeu vidéo, TV et téléphone-à-tout-faire ("le tatouf" ?), sans causer fric, mais en se racontant des histoires imaginaires, en regardant le soleil se coucher. Des livres et des films commencent à se moquer de cette obsession de soi. Le récent film "The Cercle" de James Ponsoldt, où une Emma Watson joyeusement engagée dans une société sosie de Google et Facebook réunis, dirigée par Tom Hanks, clame que "les secrets sont des mensonges" et prône la transparence absolue des vies humaines sur la planète ! C’est-à-dire la disparition de l’individualité et de la liberté, bref la dictature. Bientôt la RTBF et France 4 lanceront la série parodique "Like-moi" avec des sketchs courts ironisant sur les habitudes des 18-35 ans. Dans ses nombreux essais, notamment "L’ère du vide" (1983) et "Les Temps hypermodernes" (2004), Gilles Lipovetski analyse cet hyper-individualisme mortifère, fils paradoxal des technosciences, de la démocratie, des droits de l’homme et du marché. Certes les humains sont capables depuis toujours d’égoïsme comme de générosité, mais aucune époque n’enverra autant valding uer toutes les idéologies, valeurs, croyances, pour glorifier l’égo-imperator…

L’obsession de soi est-elle en définitive une fuite et une crise d’identité ? Elsa Godart l’affirme dans "Je selfie donc je suis" (2016). C’est aussi l’opinion de Carl Cederström et André Spicer, auteurs de l’excellent "Le syndrome du bien-être" (2016 ) affirmant que la recherche effrénée du bien-être optimal provoque son contraire, un mal-être profond et le repli sur soi : "Le désir de transformation de soi remplace la volonté de changement social […] la pensée positive empêche l’existence de tout véritable discours critique." Oui, des gens s’impliquent dans la défense de l’environnement, des causes humanitaires, la gestion sincère de l’Etat ou d’une entreprise. Néanmoins, deux ombres complémentaires planent sur la planète : le retour des obscurantismes religieux et un individualisme pathologique. Se fuir soi-même, est-ce le propre de l’Homme depuis toujours ? Ou cette attitude se voit-elle aggravée par le capitalisme qui nous pousse à consommer au point de nous perdre ? Quid ?