Opinions

Un magazine parisien branché titrait récemment à la une : `Je suis jeune mais poli!´. Et l'éditorial, non content de se demander si la politesse devenait le dernier besoin tendance, affirmait qu'elle `fait la beauté des villes´ et était `un plaisir inouï pour tous ceux qui la pratiquent´. Le vent rafraîchissant qui s'élevait de ces lignes grossira-t-il suffisamment pour assainir une atmosphère qui en a bien besoin?

Il serait temps. L'irrespect, la désinvolture, la grossièreté gangrènent l'art difficile de vivre en société. On stigmatise volontiers l'incivisme de sauvageons, ou une criminalité devenue aussi juvénile que l'acné; sans doute, mais l'exemple vient souvent des adultes et de haut. La dérision qui n'est pas à confondre avec l'humour, alimente nombre d'émissions de variété qui bafouent sans vergogne des institutions, des personnes, le bon goût. Enfants naturels de Coluche, les `Guignols de l'info´ en sont le prototype français, mais ils ne sont pas les seuls. Lorsque Philippe Bouvard présente une de ses `grosses têtes´ comme `celui qui ne respecte rien ni personne´, ou les mots ne signifient rien, ou ils expriment un éloge, et dans ce cas, je m'indigne, car il y a des choses et des personnes dont il n'y a pas à se vanter qu'on ne les respecte pas.

L'autre soir, sur Antenne 2, une sorte de record a été battu, au cours d'une racoleuse émission d'avant le JT de 20 heures. Un des invités était Alexandre Jardin pour son dernier roman, `Mademoiselle Liberté´. Habile et rieur, il inversa le jeu habituel des questions et réponse, en interviewant sur l'amour les pitres de service. À l'heure où les familles sont à table, on put entendre une jeune femme de l'équipe répondre qu'elle aimait beaucoup p... devant son amant. J'ai aussitôt pensé qu'on ne facilitait décidément pas, à une heure de grande écoute, le travail des parents. En franchissant les bornes de la bienséance, on sape des valeurs qui sont à la base du respect qu'exige la vie en société. Ce respect dont Balzac dit qu'il est `une barrière qui protège autant un père et une mère que les enfants´, entend les faibles et les petits comme ceux qui exercent des responsabilités dans la société.

Je songe aux chauffeurs d'autobus ou aux contrôleurs de trains en butte à l'agressivité de jeunes voyous. Je songe aux médecins de plus en plus souvent attaqués dans leur cabinet et qui se sentent de moins en moins considérés. Je songe aux enseignants qui doivent faire face à la violence dans les écoles: d'élèves entre eux, d'élèves envers eux, mais aussi de parents envers eux. Et je songe, bien entendu, aux gendarmes qui affrontent des criminels de plus en plus sauvages et des adolescents de plus en plus armés, sans pour autant jouir de la juste reconnaissance que devrait leur valoir leur difficile et dangereux métier.

Notre société, malade d'irrespect? Sans doute, mais qu'est-ce que le respect? Il comporte à mon sens trois aspects. D'abord, la considération que nous devons aux institutions et à ceux qui les représentent: même s'ils n'ont pas toutes les qualités, une société civilisée ne peut s'en passer. Ensuite les égards qui rendent la vie en société supportable: tout le monde y a droit, les enfants, les étrangers, les inférieurs comme les adultes, les autochtones, les supérieurs. Enfin, le respect proprement dit qu'imposent des qualités hors du commun, l'intégrité personnelle, des services éminents, des talents éprouvés.

Un vieil homme de mes amis s'est, un jour, entendu demander par un jeune prince s'il avait du respect pour lui. Il répondit: `le prince a droit à ma déférence; il aura mon respect, s'il le mérite´. Voilà une règle bien simple pour régler nos comportements en toutes circonstances, que nous ayons affaire à un chef de gouvernement, une institutrice, un ecclésiastique, un chauffeur d'autobus ou un prix Nobel, chacun dans son ordre et à sa place. Encore faut-il que, dans son ordre et à sa place, chacun en donne l'exemple.À Paris, un mot d'ordre barre la façade du ministère de l'Éducation nationale: `Le respect à l'école´. Dans le même temps, la ministre de la Culture, Mme Catherine Tasca, annonce son refus de côtoyer le président du conseil italien Berlusconi, s'il participe à l'inauguration du Salon du Livre à Paris qui mettra le livre italien à l'honneur, en mars prochain. Allez donc apprendre aux enfants après cela à respecter ceux qui ne pensent pas comme eux! Le président du Syndicat national de l'Édition a justement répliqué à cette ministre sectaire que l'accueil des autorités qui représentent leur pays à un salon du livre relevait de la simple courtoisie!

L'impolitesse est une affaire de règles, mais aussi de tact. Lorsque le président Chirac réunit à l'Elysée les stratèges de sa campagne électorale, on peut se demander s'il ne transforme pas abusivement un palais de la nation en QG d'une formation partisane? Un abus politique que j'estime plus déplorable que, par exemple, la faiblesse intime du président Clinton à l'époque où le pompier le plus célèbre des Etats-Unis n'était pas un des héroïques sauveteurs de Manhattan mais un exercice présidentiel pratiqué dans le salon Ovale de la Maison blanche, qui aura appris à certains que les pompiers peuvent parfois se passer d'échelles.

Dans la catégorie des adultes qui n'aident pas à apprendre aux jeunes le respect de la vie privée, on rangera les journalistes de la presse poubelle. Fallait-il faire autant de foin autour d'un garçon de 16 ou 17 ans qui, l'été dernier, but un verre de trop et consomma de la drogue? Des jeunes comme cela, il y en a partout, même en Belgique! Mais parce que ce garçon est prince, ce non-événement a fait le tour des magazines de la planète, entre une couverture consacrée au drame argentin, et une autre au deuil pris, me dit-on, par la beauté des femmes suite à la retraite d'Yves Saint-Laurent. Qu'on laisse donc les adolescents même princiers passer leur âge ingrat à l'abri des voyeurs et, s'ils ont un problème, le régler avec leur père!

De l'école où des parents, furieux des cotes données à leurs lardons, vont agresser les enseignants, aux émissions de variété où les hommes politiques vont s'exhiber entre une starlette de la chanson et une vedette de la gaudriole; des voyous qui attaquent des cheminots aux indélicatesses d'un journalisme de voyeurs; de l'incivilité quotidienne à la vulgarité triomphante, une sorte d'anarchisme rampant érode la société, sape les valeurs qui faisaient respecter naguère l'instituteur de village ou le médecin de campagne, parce que l'un ouvrait les portes du savoir et l'autre les fermait devant la mort.

Un spécialiste de l'enseignement dans une université française se demandait, il y a quelques années, si dans le contexte actuel de crises économiques chroniques, `où l'instruction n'est plus la garantie d'un statut social´, réinventer un savoir-vivre, une éducation sociale ne serait pas une question de survie pour l'école même? De nombreuses revendications des jeunes montrent qu'ils en sont au moins aussi conscients que leurs aînés. Jeunes mais polis!, eh bien oui, cela n'est pas contradictoire.

© La Libre Belgique 2002