Opinions

Un témoignage de F., orthophoniste, publié sur le blog du médecin généraliste Baptiste Beaulieu (*).

Alors voilà, j’ai une PMP (Petite Mamie Préférée) dans la maison de retraite où je suis en stage. Ma PMP, elle est minuscule, toute fripée, super vulgaire et presque toujours de mauvaise humeur. En un mot, irrésistible. Elle se tient très droite et elle complexe sur ses cheveux trop fins. Elle n’y voit plus grand chose, mais se maquille quand-même tous les jours : un rouge à lèvre rouge pétard qui la rendrait très élégante si elle le centrait sur ses lèvres au lieu de déborder sur les joues. Elle insulte les autres aide-soignantes quand elles me font des remarques désagréables : "Salopes !, elle dit, vous n’en n’avez pas assez de nous emmerder que vous vous attaquez à la petite !" et elle m’invite tout le temps à boire le thé, même si elle me trouve un peu idiote. Elle me le rappelle régulièrement en secouant la tête d’un air désolé et en soupirant "ma pauvre fille, t’es vraiment pas étanche" (faut dire aussi : qui confond Nana Mouskouri et Dalida, hein ?!). 

Ma Petite Mamie Préférée, je l’aime, même si elle me trouve carrément trop basanée (elle dit "cosmopolite" sur un ton qui me donne envie de courir me repeindre en beige). En tout cas, ma PMP, à chaque fois qu’elle le peut, elle me fait venir en douce dans sa chambre, où elle a tout préparé soigneusement : un joli plateau, une théière, deux tasses, un cake aux fruits confits (sérieux, ils ont quoi les anciens, avec les cakes aux fruits confits?).
Tant que ma PMP n’ouvre pas la bouche pour déverser un flot ahurissant de propos orduriers, tout en elle respire la douceur, la féminité et la fragilité, y compris son éternelle robe verte un peu défraîchie et son ravissant collier de perles – honnêtement, c’est une question qui me travaille : est-ce qu’elle ne porte QUE cette robe verte qu’elle lave tous les soirs, ou est-ce-qu’elle la porte seulement les jours où je suis là, ou peut-être qu’elle l’a en plusieurs exemplaires identiquement usés?).
Bref.
Aujourd’hui, à l’heure du goûter, j’avais l’impression d’être sur un petit nuage en regardant ses petites mains fines et parcheminées verser avec grâce le breuvage bouillant et parfumé dans deux tasses de porcelaine à fleurs blanches et roses, jusqu’au moment où ma PMP a sorti de sa poche un énorme couteau, sorte de croisement bâtard entre un sabre et une hache de bûcheron. J’ai regardé le couteau et je me suis fais une petite blague nulle dans ma tête , qui sonnait à peu près comme ça : "C’est pour couper le cake ou pour débiter des éléphants et des baleines en petit morceaux ce truc ?". Et là ma PMP a lèvé des yeux brillants, fait un petit sourire en coin et elle m’a dit : "Alors, tout de suite ça fait plus ambiance Agatha Christie, hein ?".

(*): Ce texte a initialement été publié sur le blog "Alors voilà"