Opinions
Une chronique de Marie Thibaut de Maisières (*). 

Bruxelles est belle dans sa laideur et laide dans sa beauté. Pétrole et jupette

Pascal Smet a déchaîné les passions ce vendredi en comparant Bruxelles à une putain (whore en anglais). Traité de misogyne par les un.e.s, de traître par les autres, tous et toutes sont montés au créneau. Le Premier ministre lui-même (celui qui ne dit jamais rien des sorties racistes de Theo Francken) s’est fendu d’un tweet déclarant que le mépris et les injures du ministre de la Mobilité bruxellois étaient "inacceptables". De toutes parts, pleuvent des appels à la démission.

Je n’ai bien sûr pas la même définition de "la prostituée" que Pascal Smet : "Belle, très excitée, en même temps laide et attirante et repoussante. Elle est belle dans sa laideur et laide dans sa beauté. C’est une ville duale, qui ne se donne pas facilement. Mais une fois qu’on en tombe amoureux, on reste amoureux." Mais sur la métaphore, je suis parfaitement d’accord avec lui !

Comme une prostituée, Bruxelles accueille quotidiennement, en son sein, des personnes qui ne la respectent pas. Nombre de ses clients, réguliers ou occasionnels, se servent d’elle avant de retourner le plus vite possible au calme de leurs foyers. Ils sont nombreux, venus du Nord et du Sud, les sans-gêne qui, sous prétexte qu’ils la payent, entrent en elle sans se poser la question de son bien-être et de sa santé. Notre belle-de-nuit est aimée des fêtards et des étudiants qui l’abandonneront sans doute après leur mariage pour la province, jugée plus adaptée à accueillir des enfants. Et notre gagneuse provoque même la peur. Très récemment, un sondage montrait qu’ils étaient 69 % en Flandre et 56 % en Wallonie à ne pas s’y sentir en sécurité.

Bien sûr et fort heureusement, notre professionnelle a une clientèle d’ici et d’ailleurs qui l’aime avec passion. Moi, je l’ai choisie avec conviction pour son ouverture d’esprit et sa nonchalance. Nonchalance qui lui est terriblement préjudiciable car politiquement, elle est souvent jugée avec dédain, parfois pire, avec malveillance.

Fille de joie, même salie, Bruxelles reste vivante et se régénère. Et elle prend les coups sans porter plainte. Elle sait que cela ne servirait à rien. "Ses malheureux sont bien de sa faute, pensent-ils sans doute au Nord. Il faudrait qu’elle se secoue, qu’elle fusionne, qu’elle se réforme !" Mais ce n’est pas à son émancipation qu’ils appellent, c’est à sa mise sous tutelle. Car dès qu’elle prend un peu d’indépendance (comme en proposant un péage urbain à son entrée) ou qu’elle essaye de se faire respecter (par exemple, en refusant de se faire survoler), à l’unisson, tous crient à l’injustice. Fille de joie toujours, même moquée par le président des Etats-Unis, philosophe, elle rit. Mais cette gaieté est parfois la façade d’une réalité plus sombre, car tristement, près de la moitié de ses enfants (40 % exactement) grandira dans la pauvreté dans l’indifférence du reste du pays.

Comme la prostitution, Bruxelles est multiple : elle sera sugarbabies à Ixelles, clandestine à Molenbeek, belle de jour à Woluwe-Saint-Pierre, demi-mondaine à Uccle, professionnelle internationale à Etterbeek, racoleuse à Bruxelles-ville, et le reste… Visiblement incomprise des bourgeois et des provinciaux, Bruxelles est généreuse avec tous, même avec ceux qui la méprisent.

Enfin, Bruxelles n’est-elle pas l’incarnation des grandes figures de prostituées historiques comme Mata Hari ou bibliques comme Tamar ou Rahad ? A des époques où les prostituées étaient les seules femmes qui n’avaient pas besoin d’homme - ni père, ni mari, ni fils - pour subvenir à leurs besoins, Bruxelles est comme elles : pionnière, courageuse, libre et rebelle. Oui, Bruxelles est une putain. Bruxelloise, je suis une fille de pute et j’en suis fière !

(*): Editrice et auteure.