Opinions

L’association L214 intrigue. Comment un groupe de militants a-t-il réussi à porter la question de la souffrance animale au cœur d’un débat de société ? Le romancier Jean-Baptiste Del Amo explore le fonctionnement de L214 et dresse un portrait de ses militants, des gens ordinaires, de tous milieux. Entretien.


Comment êtes-vous passé de l’écriture de romans à cet essai sur l’association L214 ?

Je m’étais rapproché de L214 après avoir découvert leurs enquêtes comme tout le monde, sur internet. Avec ces images, j’ai pris conscience de la réalité de l’élevage et de pratiques dont j’ignorais l’existence, comme le broyage des poussins mâles dans le cadre de la production des œufs. J’ai ensuite présenté les images d’une enquête réalisée à l’abattoir de Mauléon-Licharre. Après ce premier échange avec L214, l’équipe m’a proposé d’écrire ce livre qui était une demande des éditions Arthaud. J’ai accepté car il me semblait évident que mon engagement ne pouvait se limiter au seul choix de changer d’alimentation.

L214 a pris une grande ampleur ces dernières années et a réussi à mettre au cœur du débat politique la question animale. Mettre fin à la souffrance est leur objectif ?

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Les détracteurs de l’association L214 critiquent les méthodes de ses militants qui s’infiltrent dans les abattoirs et cachent des caméras. Pour vous, ces "actes de désobéissance civile" sont nécessaires ?

Absolument. Ces gens sont des lanceurs d’alerte et ils n’ont pas d’autre possibilité que d’avoir recours à ce que la justice peut éventuellement considérer comme des infractions (pénétrer par exemple dans l’enceinte d’un élevage ou d’un abattoir), pour montrer une réalité qui nous est cachée. Ce qui doit nous interroger, c’est que ces militants puissent être accusés et condamnés alors que la mise à mort de ces animaux est quant à elle légale et perpétrée en toute impunité. Je considère que le travail de ces militants devrait être reconnu d’utilité publique plutôt que jugé devant les tribunaux.

Vous écrivez que 70 milliards d’animaux vertébrés sont abattus chaque année, vous parlez de "tuerie à grande échelle".

On abat chaque année autant d’animaux qu’il n’y a jamais eu d’êtres humains sur la Terre dans toute l’histoire de l’humanité. C’est une mise à mort, organisée et systématisée. Cette tuerie à grande échelle n’a plus de raison d’être aujourd’hui, surtout dans les pays riches où on a développé suffisamment d’alternatives pour se passer de la mise à mort des animaux.

Appelez-vous à arrêter de manger des animaux ?

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En sous-titre du livre, la mention "Un autre monde est possible". Vous invitez les êtres humains à une révolution copernicienne : considérer que les animaux ont le même droit de vivre qu’eux ?

Oui mais il ne faut pas avoir une vision caricaturale de l’antispécisme. Il ne s’agit pas de réclamer les mêmes droits pour les animaux et pour les humains. Donner le droit de vote à une vache n’aurait ainsi aucun sens. Il s’agit de défendre l’idée d’une égalité de considération des intérêts des êtres sensibles. Cela donne lieu à des droits fondamentaux, tels que le droit de ne pas être tué, de ne pas être exploité, ou le droit d’être libre. L’idéal du mouvement antispéciste est de tendre vers cette reconnaissance. Bien évidemment, l’avènement d’un monde antispéciste ne saurait se produire du jour au lendemain, et cela nécessitera encore de nombreuses années, mais nous devons poser dès aujourd’hui les bases de sa réalisation.

Une idée reçue circule à propos de l’agriculture et de l’élevage : il faudrait produire encore plus pour nourrir la planète qui connaît un essor démographique exponentiel. Or, vous expliquez que plus les habitants des pays riches mangent d’animaux plus les habitants des pays en voie de développement souffrent de la faim. Pourquoi ?

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