Opinions

par Jean Luc de Meulemeester, chargé de cours en histoire de la pensée économique à l'ULB

Le résultat du premier tour des élections françaises a remis sur le devant de la scène le parti de Jean-Marie Le Pen, qu’on croyait définitivement affaibli depuis sa scission en 1998. Si les dérapages verbaux de son leader ont donné à ce parti une réputation des plus sulfureuses, si son ancrage dans une tradition d’extrême-droite française n’est pas un mystère, les thèmes économiques et sociaux qu’il défend sont par contre beaucoup moins connus.

L’objectif de cet article est de mettre en évidence la cohérence interne (dans la mesure du possible) des idées économiques et sociales du Front National, afin de mieux le positionner sur l’échiquier politique (notamment par rapport à la droite dite « classique », ainsi que par rapport aux idéologies d’extrême-droite des années trente). Plus fondamentalement il voudrait aider à répondre à une question-clé : pourquoi un parti d’extrême-droite (donc a priori, à droite de la droite classique) arrive-t-il à séduire ceux qu’on qualifie de « perdants » de la nouvelle donne économique (ouvriers, chômeurs, employés, et même cadres moyens…).

Les idées-phares du programme économique de Jean-Marie Le Pen

Le nationalisme économique : sortie de l’Euro, retour au franc

Ce qui fait peut-être la spécificité politique mais aussi économique de Jean-Marie Le Pen, c’est le nationalisme. Dans cette vision, l’économique est soumis au politique, et non l’inverse. Alors que tant les socio-démocrates que les libéraux sont des « utilitaristes », en ce sens que le seul objectif légitime qu’ils assignent à l’action politique est la maximisation du bien-être matériel de la collectivité (d’où l’accent sur les performances de croissance économique et de compétitivité) – les différences touchant davantage aux moyens d’atteindre cet objectif que sur celui-ci-, les militants d’extrême-droite raisonnent davantage en termes de « puissance de la nation », un concept beaucoup plus politique qu ‘économique. La souveraineté nationale est un absolu. Quand bien même on pourrait atteindre un surcroît de richesse matérielle par un abandon partiel de souveraineté, les « lepénistes » s’y opposent, car leur objectif suprême n’est en rien économique. C’est ce qui fait sans doute leur originalité et peut être leur force de séduction à l’heure où beaucoup de partis ont fait leur l’idée que le politique est soumis aux contraintes de l’économique du fait de la mondialisation.

Si on comprend cela, on conçoit mieux qu’un des objectifs centraux de Jean-Marie Le Pen est la reconquête de l’autonomie nationale. Il valorise cet objectif en lui-même (il se veut le sauveur de la Nation Française, s’oppose à sa disparition), peu importe a priori les conséquences économiques. Jean-Marie Le Pen veut faire sortir la France de la monnaie unique, car il s’agit-là d’un des attributs premiers de la souveraineté (d’ailleurs, dans la fiche technique « Euro/souveraineté », le FN met l’accent sur la faiblesse de l’Euro par rapport au dollar, justement parce que « cette marche forcée vers l’Euro est non sous-tendue par une unité politique et économique réelle des nations européennes » ). Pour Le Pen, « la perte de souveraineté monétaire n’est qu’une étape vers la disparition totale de notre souveraineté et probablement vers la mondialisation générale du pouvoir de décision économique et politique ».

Il avance cependant également des justifications économiques à cet abandon de la monnaie unique, où l’on peut retrouver certaines idées « libérales ». Grosso modo, Le Pen considère que l’Union Européenne n’est pas une « zone monétaire optimale ». Le taux de change est une variable d’ajustement qui en effet permet de réagir à des chocs asymétriques (des chocs externes inattendus sur l’offre ou la demande qui affectent différemment les régions qui ont adopté une monnaie unique ou des parités irrévocablement fixées). Il y a de nombreuses théories des zones monétaires optimales , la plus connue est sans doute celle de Mundell (1961) qui dit que si il y a parfaite mobilité des facteurs de production-il raisonne en fait essentiellement sur le facteur travail-entre deux régions A et B, elles peuvent adopter une monnaie unique. Sans mobilité, le taux de change permettrait une forme de rééquilibrage, car si les biens de la région A sont davantage demandés, et ceux de la zone B moins demandés, la monnaie de A pourra s’apprécier et celle de B se déprécier pour retourner à un équilibre. Sans mobilité et avec fixité des changes, la région B connaîtra du chômage et la région A des pressions inflationnistes.

L’idée de Le Pen est que l’Euroland est une zone bien trop hétérogène et que l’existence de la monnaie unique peut donc nuire aux ajustements qui seraient nécessaires à l’économie française. Dans la « fiche technique » de septembre 2001, on peut ainsi lire sous le point « perte de la maîtrise nationale de notre économie » : « renoncer au franc, c’est renoncer à déterminer les taux d’intérêt (bas ou élevés) qui conviennent à l’économie française à un moment donné. C’est également renoncer à influer sur la parité monnaie nationale/devise étrangère pour favoriser soit les exportations, soit les importations comme le font si bien les Américains ».

Implicitement, Le Pen serait donc aussi favorable à un taux de change flottant afin de laisser au gouvernement un maximum de degrés de liberté (notons que dès 1953, Milton Friedman s’était lui aussi opposé à l’idée que des taux de change fixes pouvaient assurer une forme de stabilité à l’économie mondiale). Assez logiquement (toujours avec l’objectif de reconquête de l’autonomie nationale) il s’oppose également à la monnaie unique en raison de la discipline budgétaire qu’elle implique (notamment via le Pacte de Stabilité et de croissance) : « l’apparition de la monnaie unique s’accompagne de la disparition pour la France de la maîtrise de son budget… dont les critères sont peu à peu imposés par Bruxelles. Cela signifie que les compétences régaliennes de l’Etat (Police, Justice, Défense) seront pénalisées par le manque de moyens financiers » (Fiche technique du FN, 09/2001, « Euro/souveraineté »).

Le Front National, outre qu’il soupçonne l’union économique et monétaire de l’Euroland de possibles dérives inflationnistes futures (l’argument n’est pas très convaincant : « l’établissement de l’Euroland générera des besoins nouveaux et importants de la part des pays les moins développés. Cette demande brutale risque donc fort de dépasser largement l’offre, provoquant une hause des prix incontrôlée », Fiche technique, 09/2001, « Euro/souveraineté »), l’accuse aussi d’être responsable d’une montée du chômage. A ce niveau, il met en avant les effets dynamiques du Marché Unique, qui induisent des ajustements coûteux dans les secteurs peu performants des diverses régions de l’Union : « l’Euro accélérera la libre-circulation des marchandises, et donnera l’avantage aux produits fabriqués aux moindres coûts sociaux et salariaux » (Fiche technique, 09/2001, « Euro/souveraineté »).

A côté du retrait de la France de l’Union économique et monétaire, et du retour implicite au flottement des devises (puisque dans un cadre où il y aurait toujours libre circulation des capitaux mais autonomie des politiques monétaires françaises, la fixité des changes ne serait plus tenable, comme on a pu le voir lors des crises du SME en 1992 et 1993 : c’est le fameux triangle d’incompatibilité de Mundell ), Le Pen prône également le retour à une politique commerciale autonome de la France (« protéger le marché national », point 3 de la fiche technique « emploi », 09/2001), qui pourrait librement décider de son niveau de protection. Pour le parti de Jean-Marie Le Pen, « participer aux échanges mondiaux, c’est bien, mais uniquement si cela apporte richesses et emplois à notre pays. L’action de l’Etat doit favoriser l’économie mondiale et donc la protéger contre la concurrence déloyale en restaurant les contrôles aux frontières, des droits de douane sélectifs et en mettant en place une véritable politique anti-dumping » (fiche technique « emploi », 09/2001).

Il faut savoir que ce choix pour un protectionnisme « offensif » (censé favoriser les industries nationales) et « sélectif » signifie ipso facto la fin de la construction européenne, car c’est la fin non seulement du marché commun mais aussi de toute forme d’union douanière (qui postule un tarif extérieur commun), et même de libre-échange en Europe. Quand on sait que l’essentiel des échanges français s’opère avec ses voisins européens, on peut s’interroger sur la pertinence d’une telle politique, quand bien même on serait sceptique quant aux vertus du libre-échange partout et en toutes circonstances. Le Pen aime faire référence aux travaux de l’économiste Maurice Allais , mais il faut savoir que celui-ci était favorable à une forme de politique de protection à l’échelon européen (un peu dans le sens de la politique de George Bush qui veut protéger l’industrie de l’acier américaine).

En termes d’histoire de la pensée économique, on est proche d’une philosophie mercantiliste (par exemple des idées « balance of labour » des mercantilistes anglais du dix-septième siècle). L’objectif d’une nation dans les relations internationales est de favoriser ses uniques intérêts, en favorisant certaines exportations (à haute valeur ajoutée, souvent produites par des manufactures subventionnées) (quitte à décourager certaines exportations, comme celles de matières premières dont l’industrie nationale aurait besoin et dont le prix doit rester aussi faible que possible) et en décourageant certaines importations (biens à haute valeur ajoutée concurrençant les produits des manufactures nationales).

Le nationalisme à l’intérieur : la préférence nationale

Tout comme le Front national veut restaurer la souveraineté nationale de la France dans les relations internationales (ce qui au plan économique se traduit par la reconquête de tous les outils de politique économique :taux de change, tarifs douaniers…), au plan interne Jean-Marie Le Pen souhaite instaurer la « préférence nationale », c’est-à-dire qu’en toutes circonstances le français national devra être préféré à l’Etranger : emploi (« donner la priorité d’emploi aux Français », point 1 de la fiche technique « emploi », 09/2001), l’aide sociale, le logement, les allocations familiales, les retraites … Le Pen propose aussi une « taxe à l’emploi de la main-d’œuvre étrangère » (voir « dossier présidentielle » du Monde, 24 avril 2002, p. II). A côté de cette position qui se situe dans la droite ligne de sa vision nationaliste, un grand nombre des propositions lepénistes ont un caractère relativement « libéral » (au sens économique du terme). La méfiance vis-à-vis de l’Etat est claire : il veut « en finir avec l’étatisme. En diminuant le poids de l’état, permettre une réduction de la fiscalité (impôts sur les sociétés en particulier) qui facilitera les créations d’emploi par les entreprises et permettre aux travailleurs de profiter financièrement des fruits de leur travail » (fiche technique « emploi, point 6, 09/2001).

Dans un sens, il n’est pas ici très éloigné d’Alain Madelin. Il veut dynamiser les secteurs créateurs d’emploi en allégeant les charges fiscales et sociales notamment des PME. Il propose ainsi la « réduction de l’impôt sur les bénéfices (IS) : taux ramené à 10% comme dans la plupart des pays concurrents » (fiche technique « fiscalité », point 5, 09/2001). Il propose de supprimer progressivement l’impôt sur le revenu sur cinq ans. Plus globalement, il souhaite faire « inscrire dans la Constitution le taux maximal de prélèvements obligatoires : il est nécessaire de limiter constitutionnellement le montant de la pression fiscale à 35% au plus du PIB » (cf. Républicains américains). On notera ici que Le Pen envisage une structure de taxes qui élimine les impôts directs sur le revenu, qui sont parmi les plus redistributifs. Une structure qui privilégie la taxation indirecte est beaucoup plus proche de ce qui se passait au dix-neuvième siècle : elle frappe davantage le consommateur que le producteur et davantage, proportionnellement, les pauvres que les riches.

La politique fiscale de Le Pen favorise clairement les plus nantis et contribuera sûrement à la reconstitution des grandes fortunes (cf. travaux de Piketty ), étant donné l’abolition des impôts qui sont les plus redistributifs (impôts progressifs sur le revenu) et la « suppression de l’impôt sur les successions en ligne directe, au sein de la famille » (Fiche technique « famille », 09/2001). D’autre part on pourrait s’inquiéter aussi des capacités du gouvernement à équilibrer son budget. Car si Le Pen prône une baisse des impôts, il envisage néanmoins un accroissement des dépenses publiques dans une série de postes dont la police (« renforcer les moyens de la police, en personnels et matériels », fiche technique « insécurité », point 1, 09/2001), la justice (« renforcer l’efficacité de la justice : recrutement de magistrats ; déblocage de moyens financiers et administratifs », fiche technique « insécurité », point 2, 09/2001), la défense nationale. Fort probablement adepte des thèses de Laffer (« supply-side economics ») Le Pen considère la réduction des impôts créera un tel dynamisme que l’augmentation de l’assiette accroîtra les recettes fiscales malgré la diminution des taux.

Pour ce qui est du financement des retraites, Le Pen adopte un clair point de vue nataliste : « pour sauver notre système de retraite par répartition, il faut d’abord et avant tout engager une véritable politique d’encouragement de la famille et de la natalité » (fiche technique « retraite », 09/2001). Le Front National, fidèle en cela à une veille tradition de l’extrême-droite, développe tout un programme (nataliste) en faveur de la famille : création d’une revenu parental d’éducation (« équivalent à 1.5 SMIC versé trois ans pour le premier et le second enfant et jusqu’aux 18 ans révolus du dernier enfant pour les familles de trois enfants et plus », fiche technique « famille », 09/2001), revalorisation des allocations familiales, création du prêt familial au logement, création d’un statut juridique et social de plein exercice à la mère de famille (protection sociale personnelle indépendante de celle du conjoint).

Au-delà, il souhaite favoriser le taux d’activité (« retourner au plein emploi pour les français », fiche technique « retraite », 09/2001) par divers biais, dont la stimulation de l’économie par la réduction de la pression fiscale, mais aussi libre choix de l’âge de la retraite. Si l’on ajoute que Le Pen veut la suppression des 35 heures (il souhaite « permettre des accords de branches ou d’entreprises définissant les temps de travail les mieux adaptés », fiche technique « emploi », point 2, 09/2001), on aura aussi compris qu’en termes de marché du travail, il est favorable à la flexibilité la plus grande possible. Cependant, le Front National souhaite mettre un bémol social à ce programme en proposant l’augmentation du SMIC (à 1067 euros nets contre 891 aujourd’hui, voir Le Monde, 24/04/2002, supplément « présidentielles », p. II). Il souhaite également la « création d’emplois correctement rémunérés qui répondent aux aptitudes et à la formation de chacun et aux besoins de l ‘économie » (Le Monde, 24/04/2002, supplément « présidentielles », p. II).

Fidèle à un discours économiquement libéral, Le Pen prône le retour de l’Etat à ses fonctions régaliennes : police, justice, armée. Le Pen est très explicite quant à sa volonté de « renforcer les moyens de la police et renforcer l’efficacité de la justice ». Ses idées sur la tolérance zéro le situent également dans le « mainstream » des politiques en cette matière dans les pays anglo-saxons. Il parle relativement peu d’éducation, mais les idées qu’il énonce viennent elles-aussi en droite ligne de la droite américaine : « institution du chèque scolaire, traduisant le libre choix des parents par rapport à l’école » (fiche technique « famille », point 7, 09/2001). Pour ce qui est de la formation professionnelle, Le Pen souhaite la laisser aux professionnels : « ce sont les professionnels qui possèdent le savoir-faire et l’expérience. L’apprentissage doit être favorisé pour que la formation initiale des jeunes français leur permette de trouver un emploi rapidement » (fiche technique « emploi », 09/2001, point 5). Le Pen est également en faveur d’une politique de l’environnement, à condition qu’elle soit définie à l’échelon national (refus de toute supranationalité). « La France dénoncera toute atteinte à sa souveraineté mais développera des accords bilatéraux de coopération sur les questions environnementales » (fiche technique « environnement », 09/2001). A ce niveau aussi reconnaîtra une proximité avec la démarche des Républicains américains (la réticence de Bush par rapport au protocole de Kyoto…).

A côté de cela, la politique qu’il prône en matière d’environnement est liée à son soutien à l’agriculture française (défense de l’exploitation familiale, lutte contre la désertification rurale).

Remarques de conclusion

La pensée économique de Jean-Marie Le Pen est une forme de néo-mercantilisme, c’est-à—dire un nationalisme économique. Les échanges avec l’étranger seront poursuivis dans la mesure où ils apportent un surcroît d’emplois ou de richesses à l’économie nationale, et donc un protectionnisme sélectif est tout-à-fait intégré dans cette vision. Il faut savoir que les auteurs mercantilistes qui eux aussi préconisaient ce genre de politique se sont peu à peu rendu compte de la solidarité qui existe entre échanges internationaux, et que ces politiques nationalistes étaient sources de nombreux conflits, à terme nuisibles pour toutes les parties. Sur le plan intérieur, toute la politique de Le Pen est centrée autour de l’idée de préférence nationale. A part cela, nombre de ses idées sont en fait empruntées aux écoles conservatrices anglo-saxonnes, que ce soit le chèque éducation, la tolérance zéro, l’inscription dans la constitution d’un taux d’imposition maximale, la « supply-side economics » de Laffer… On pourrait donc davantage parler de « national-libéralisme » que de « national-socialisme » (l’esprit du temps étant sans doute davantage marqué par les idées libérales et individualistes que ne l’étaient les années trente, les tribuns populistes de notre temps préfèrent emprunter à ces sources, qui contiennent il est vrai une certaine dose de darwinisme social). On peut penser que si un jour le Front National s’assagissait, il pourrait ressembler à un courant « républicain », mais au sens américain et non français du terme, ce qui est assez piquant pour un courant qui prétend incarner l’âme de la France face au déferlement de la mondialisation.

Il est clair en tous cas que le programme du Front National n’est en rien social, et qu’à l’intérieur en tous cas, l’abolition de l’impôt sur le revenu et l’abolition des droits de succession en ligne directe mèneront à la reconstitution des grandes fortunes, tandis que le marché du travail sera flexibilisé. Egoïsme national et restauration des inégalités : c’est bel et bien un retour au dix-neuvième siècle que nous promet Jean-Marie Le Pen.