Opinions
Une opinion de Sébastien Boussois, chercheur en sciences politiques (ULB-UQAM), spécialiste des questions israélo-palestiniennes. 

La tendance qui rapproche aujourd’hui les sionistes juifs des sionistes chrétiens, et que partagent et Trump et Netanyahu est que, si eux ne gagnent pas sur le "mal", c’est toute la civilisation occidentale qui périclitera.


A l’origine, le sionisme était un mouvement politique laïc. Il n’était nullement question, à part la création d’un foyer juif en Palestine, de donner une connotation religieuse à l’État Hébreu, voire de faire du nationalisme religieux le fer de lance de la politique du pays. C’est pourtant devenu le cas depuis près de quarante ans.

Les choses ont bien changé depuis 1947 et la fin du plan de partage de la Palestine prévu par les Nations Unies. Exit Jérusalem qui devait devenir une zone internationale avec ses lieux trois-fois-saints. Petit à petit, Israël a gagné du terrain au nom de sa sécurité, pour finir par "récupérer" en 1967 la partie jordanienne de la vieille ville qui devint avec le Mur occidental, le "quartier juif". Les soldats de Tsahal ne prêtaient désormais plus serment à Massada, forteresse dominant la vallée du Jourdain et lieu politique symbolique de la résistance juive contre l’envahisseur, mais au Mur dit des Lamentations, le plus haut lieu religieux du judaïsme.

Surtout pas Jérusalem capitale !

Face aux résolutions des Nations Unies condamnant l’occupation de territoires palestiniens dont celle de Jérusalem, la communauté internationale avait fini pour une fois par être unanime : si l’on souhaitait voir à terme l’émergence d’un État palestinien, il ne fallait surtout pas faire de Jérusalem la capitale d’Israël, dans l’attente d’une résolution pacifique du conflit. Un État aujourd’hui déjà largement condamné par la colonisation des territoires en Cisjordanie et à Jérusalem-est, au-delà de la ligne verte du 5 juin 1967 (reconnue comme la meilleure frontière entre deux États israélien et palestinien).

Aujourd’hui, depuis l’échec des accords de Camp David en 2000, il n’y a plus de processus de paix. Le front le plus stable pour Israël depuis les printemps arabes est bien le front palestinien. Ce "coup de folie" de Donald Trump, qui n’en est pas un, en décidant de déplacer l’ambassade américaine de Tel Aviv à Jérusalem, révèle plusieurs faits concrets et mûrement réfléchis. Et ce, dans un contexte idéal d’isolement de l’Autorité palestinienne réconciliée avec le Hamas.

Premièrement, Donald Trump est dans la défiance permanente face au vieux système des relations internationales et des Nations Unies. Etre seul contre tous à décider de faire de Jérusalem la capitale une et indivisible d’Israël n’est absolument pas un problème pour lui. Certains petits pays lui emboîtent déjà le pas.

Les provocations d’Israël sur Jérusalem à l’égard des Arabes, Musulmans, et Occidentaux ne sont pas nouvelles. L’institut israélien du Troisième Temple se tient prêt dans la vieille ville, une fois que le gouvernement aura donné son accord s’il le donnait un jour, à raser l’esplanade des Mosquées, troisième lieu saint de l’islam, pour reconstruire le Temple. États-Unis et Israël s’accrochent aux mythes religieux. Pourtant, l’ensemble des pays qui reconnaissent Israël ont leur ambassade… à Tel Aviv.

Deuxièmement, Israël fonctionne déjà avec la majorité de ses institutions politiques dans la ville sainte. Ce déplacement ne fait donc que valider un état de fait. Ensuite, personne ne s’est opposé vraiment aux lois d’annexion votées par Israël en 1980 par la Knesset pour faire de Jérusalem et des colonies construites sur Jérusalem-est, sa capitale. Pas plus que contre la politique de judaïsation à vitesse grand V depuis les années d’Al Qods, rendant impossible la déclaration d’une capitale palestinienne ici même. Ni sur les lois en débat autour du "Grand Jérusalem" en 2017 pour finir d’annexer les blocs de colonies côté palestinien et proches de Jérusalem.

Une obsession américaine

Il ne faut pas oublier que Trump déteste Obama et que les relations entre l’ancien président américain et Benjamin Netanyahu ont été exécrables pendant ses deux mandats.

De fait, jamais Barack Obama n’est parvenu à faire plier le Premier ministre israélien et son gouvernement nationaliste et religieux sur la colonisation et ses velléités sur Jérusalem.

Cette idée de Jérusalem comme Capitale est une obsession américaine très ancienne : depuis 1950, une loi américaine reconnaît Jérusalem comme la capitale de l’État Hébreu, mais pour des raisons politiques et désormais… religieuses, son application a été régulièrement repoussée. Depuis 1995, le Congrès américain a adopté le Jérusalem Embassy Act appelant les États-Unis à déménager leur ambassade. Dans les années 2000, les travaux avaient même commencé sur la route de Bethléem puis été stoppés.

Alors, pourquoi maintenant alors que le contexte géopolitique est bouillant et que les pays arabes protestent, même les pays arabes alliés d’Israël comme la Jordanie et l’Arabie saoudite ? Il faut comprendre aujourd’hui le glissement religieux du monde : nous sommes, et Donald Trump le premier, dans une vision apocalyptique, millénariste et évangélique du monde.

Chaque président américain prête serment sur la Bible lors de son investiture. Lui a une vision effrayante et très manichéenne du monde. Il agit comme s’il avait été élu pour précipiter la fin du monde, le fameux "Armageddon". Car aux USA, le concept de Nouvelle Jérusalem (1) est très important sous la poussée et l’emprise des sionistes chrétiens, des évangélistes et Mormons attendant le Messie. La tendance qui rapproche aujourd’hui les sionistes juifs des sionistes chrétiens, et que partagent et Trump et Netanyahu est que, si eux ne gagnent pas sur le "mal", c’est toute la civilisation occidentale qui périclitera.

L’illusion de la destruction créatrice

En s’inscrivant dans une perception culturaliste et essentialiste, Donald Trump est probablement encouragé également par nombre de Républicains défenseurs inconditionnels d’Israël et anciens soutiens de Mitt Romney, l’ancien candidat malheureux à la présidentielle US de 2012.

Il adopte donc cette tradition de glorification de l’axe Jérusalem/Nouvelle Jérusalem. Déjà en 2011, Netanyahou avait tout fait pour pousser Obama à frapper l’Iran (l’ennemi historique et mythique d’Israël, le fameux "Amalek") qui menaçait de détruire Israël puisqu’il était sur le point de disposer de l’arme atomique. Les souvenirs de l’État-major israélien révélés dans la presse nous montrent à quel point le gouvernement israélien croyait en la fin du monde proche.

En reconnaissant Jérusalem comme la capitale d’Israël, Trump se réinscrit au cœur du combat mondial contre le mal, en l’occurrence les pays arabes, et reprend par la force le flambeau du contrôle du Moyen-Orient. C’est par la conviction de la destruction créatrice que Trump compte redessiner le monde, de l’Iran à la Corée du Nord, en passant par Israël.

Lorsque l’on parle de risque de troisième guerre mondiale, il y en a que cela effraie, il y en a aussi pour qui c’est le seul salut de l’humanité qui permettra de renaître sur de meilleures bases purifiées.

On n’est donc pas dans la folie mais dans une construction de l’esprit très ancrée et construite. On ne peut plus dire aujourd’hui que, dans notre monde, tout est politique et que le religieux est secondaire. Nous glissons petit à petit vers une crise mondiale et civilisationnelle de l’ère de la "post vérité". Celle où la pensée cartésienne est en voie d’abdication.

Le titre, l’introduction et les intertitres sont de la rédaction. Titre original : "Jérusalem et Nouvelle Jérusalem enfin réunies face à l’axe du mal : les risques d’un embrasement".

(1) Lorsque les premiers Américains sont venus s’installer sur le nouveau continent pour construire un nouveau monde, une nouvelle civilisation, une "Nouvelle Jérusalem", l’ancienne était le berceau de nos civilisations.

Lire aussi notre dossier en tête du journal, pp.2-7.