Opinions
Une opinion de Patrick Charlier, directeur d'Unia.


Donner les postes de jobistes à la famille du personnel d’abord est discriminatoire. Le dire n’est ni ridicule ni vain.

Questionné chaque année avant les vacances par des entreprises, Unia a une nouvelle fois rappelé que le fait de réserver les jobs de vacances aux seuls membres de la famille des salariés d’une entreprise est potentiellement discriminatoire. Il n’en a pas fallu plus pour assister à une levée de boucliers. N’avons-nous pas mieux à faire ? Ne devrions-nous pas laisser les entreprises décider seules ? Pourquoi remettre en question un système qui existe depuis bien longtemps et qui, de plus, est souvent considéré par les employés comme un acquis social ou, a minima, une récompense indirecte de leur travail ? Des questions qui pourraient être légitimes, et auxquelles nous pourrions répondre calmement et avec des arguments de poids.

Mais, dans notre pays, il semblerait qu’il soit de plus en plus difficile de (re) mettre en question des pratiques répandues et qui sont assimilées à des "traditions". Oui, il faut le dire sans ambiguïtés, il s’agit d’une forme de discrimination indirecte dans la mesure où la participation à l’emploi est déjà, à la base, inégale.

C’est un mécanisme de discrimination structurelle qui tend à reproduire ces inégalités. Les partenaires sociaux bruxellois réunis au sein du Conseil économique et social ne disent pas autre chose. Plusieurs entreprises ou administrations, engagées dans des plans de diversité, en ont également pris conscience et ont décidé d’améliorer leurs pratiques concernant les jobs de vacances.

Evidemment, certains diront qu’il ne s’agit que de jobs étudiants et qu’il y a plus urgent si l’on veut vraiment lutter contre les discriminations dans le monde du travail. Mais c’est oublier un peu vite que le job étudiant a un rôle fondamental.

Pour certains, il permet de contribuer au financement des études. Et, pour tous, c’est une expérience utile dont on peut se prévaloir lorsque le jeune arrive sur le marché du travail. A Bruxelles, l’enjeu est plus crucial encore puisque, selon des chiffres du Conseil économique et social de la Région bruxelloise, seuls 7 % des jobistes étudiants de l’ensemble du Royaume sont domiciliés en Région de Bruxelles-Capitale. Et pour cause, si les jobs étudiants ne sont ouverts qu’aux familles de membres du personnel, et vu le nombre de postes occupés par des travailleurs flamands et wallons, cela réduit grandement les opportunités pour les jeunes Bruxellois.

Réserver des jobs étudiants aux membres de la famille, souvent avec les meilleures intentions, est une illustration de ce qu’on qualifie de discrimination structurelle, inconsciente et involontaire. Et, dans la perspective d’une société inclusive, avec une place pour chacun, ce sont des mécanismes auxquels il faut mettre fin. Comment ? Certainement pas par la répression, des procédures et des condamnations.

Il faut expliquer, argumenter, convaincre et provoquer des changements par une prise de conscience et des engagements volontaires. A cet égard, les mécanismes de concertation sociale sont des lieux privilégiés pour faire avancer le débat. Ces changements peuvent d’ailleurs être progressifs et pourquoi, par exemple, ne pas commencer par ouvrir un pourcentage de fonctions à tous et toutes et augmenter ce pourcentage d’année en année ?

Dire cela est-il à ce point "ridicule", comme nous avons pu l’entendre ? Peut-on raisonnablement rétorquer comme seul argument la sacro-sainte liberté des entreprises privées pour cacher sous le tapis une telle question ? Doit-on faire l’économie d’un débat argumenté sous prétexte que nous voyons la discrimination partout, alors que bien d’autres, comme les partenaires sociaux, comme des entreprises, comme des responsables politiques interrogent et contestent également cette pratique ?

Nos sorties publiques ne sont jamais inutiles. La mode est aujourd’hui de s’amuser de ces sujets et de ridiculiser les mises en garde d’Unia. Le pire étant que tous les vices à la mode passent pour vertus.