Jusqu'où aller dans la discrimination positive?

BERNARD DELATTRE Publié le - Mis à jour le

Opinions

CORRESPONDANT PERMANENT À PARIS

Depuis Tunis, le président Chirac vient de couper court à un débat qui s'envenimait. Sans ambages, le chef de l'Etat a jugé qu'il n'était «pas convenable» de vouloir importer en France le concept de discrimination positive en vigueur aux Etats-Unis. Une prise de position en forme de rappel à l'ordre adressé à Nicolas Sarkozy.

L'autre jour, à la télé, l'omniprésent ministre de l'Intérieur avait diagnostiqué «l'échec total et complet» du modèle d'intégration à la française, souhaité que l'on promeuve «des exemples de réussite» issus de la communauté immigrée, et défendu en l'occurrence la nomination d' «un préfet musulman». «J'ai voulu dire aux musulmans de France que leur parcours de réussite n'est pas simplement d'être de formidables footballeurs», a justifié Sarkozy. «Ils sont capables d'avoir des hauts fonctionnaires, des chercheurs, des médecins, des professeurs. L'idée est de faire en sorte que le visage de notre haute fonction publique ne ressemble pas au visage de la haute bourgeoisie».

Si ce discours a tant fait sensation, c'est parce qu'il est assez neuf en France. Dans ce pays, en effet, - si l'on excepte le dispositif bien particulier régissant la parité hommes-femmes -, la seule discrimination positive qui vaille s'opère en fonction de critères exclusivement économiques et sociaux. Via la politique de la ville, les zones d'éducation prioritaires ou les zones franches urbaines, les habitants des quartiers défavorisés sont privilégiés en termes d'aides publiques. Leur intégration dans certains métiers (comme la police) ou dans certaines grandes écoles (comme Sciences-Po) est favorisée de facto par des procédures particulières, censées corriger les déséquilibres en termes de promotion et de visibilité des populations issues des milieux les plus défavorisés.

Se donner bonne conscience

Dans les faits, c'est vrai, ces politiques ciblées et autres traitements préférentiels bénéficient majoritairement à des populations issues de l'immigration. Mais jamais ils ne se fondent explicitement sur des critères com- me la religion ou l'origine ethnique et/ou géographique. En droit français, du reste, nul ne peut se prévaloir de sa couleur, race ou origine pour obtenir un poste ou une promotion.

L'importation en France d'une discrimination positive «à l'américaine» serait-elle pertinente? Le modèle anglo-saxon lui-même ne fait pas l'unanimité. «Dans les faits, la politique des quotas laisse une majorité des gens dans des situations compliquées», juge ainsi le président de SOS-Racisme, Dominique Sopo. «En sortant une infime minorité du lot, on se donne bonne conscience», confirme son prédécesseur Malek Boutih, aujourd'hui au PS. Derrière la discrimination positive basée sur des critères ethniques ou religieux, il y aurait même «une arnaque, qui consiste à laisser de la place à 10 ou 15 pc des gens et à laisser 85 ou 90 pc des gens sur le bord du chemin».

Ensuite, techniquement, une telle importation se heurterait à une difficulté de taille: il n'existe en Fran- ce ni statitisque ni recensement basé sur la religion ou sur l'origine. Nul ne saurait d'ailleurs où prendraient fin ces quotas. Les maghrébins non-croyants, par exemple, auraient-ils aussi «leur» préfet?

En outre, une telle politique risquerait de donner des arguments aux extrémistes et de légitimer a contrario les discours les plus dangereux. On l'a bien compris au FN, parti à l'origine du concept de «préférence nationale»: Marine Le Pen s'est empressée de relever qu'appliquer une telle discrimination reviendrait à instaurer «une préférence étrangère»...

Surtout, appliqués en France, des quotas «à l'américaine» risqueraient d'amplifier la tendance actuelle - déjà très préoccupante - au communautarisme et au repli sur soi. «Réfléchir en termes de quotas raciaux ou religieux, c'est perpétuer une logique de ghettoïsation», juge-t-on à SOS-Racisme. C'est attenter au modèle républicain qui, en son premier article de la Constitution, proclame l'égalité entre tous les individus «sans distinction d'origine, de race ou de religion». C'est risquer de favoriser chez l'individu un réflexe identitaire et non une démarche citoyenne. C'est peut-être en arriver demain à un pays avec plusieurs catégories de Français munis de droits différents.

Du coup, la petite phrase de Sarkozy a suscité un tollé. Le ministre a d'autant plus été accusé de contribuer à la «communautarisation de la République» qu'il s'est toujours montré assez accommodant avec les organisations musulmanes radicales oeuvrant dans les banlieues françaises et réservé sur une interdiction légale du port du voile islamique à l'école.

«Choquant et dangereux»

Avec l'opposition de gauche, les ONG ont été les premières à s'alarmer. «Sarkozy s'égare», a soupiré la Ligue des droits de l'homme. «Il confond fait politique et fait religieux», s'est irrité le PS. «Choisir un préfet en fonction de sa religion est choquant et dangereux», a renchéri le Mouvement contre le racisme et pour l'amitié entre les peuples (Mrap), pour qui «le seul critère doit être la compétence».

Les quotas «à l'américaine» suscitent même l'hostilité au sein de la droite, et dans le propre parti de Sarkozy. Ainsi, l'UMP chiraquienne a pris l'exact contre-pied du ministre de l'Intérieur et prôné «une action plus efficace en faveur de l'intégration, c'est-à-dire de l'égalité effective de traitement de tous les citoyens quelles que soient leur origine, leur religion ou leur condition sociale».

Cette position découle directement des réticences du patron de l'UMP Alain Juppé, qui se dit «mal à l'aise» avec la notion de discrimination positive, à laquelle il préfère le concept d' «égalité de traitement». «Ce n'est pas parce qu'un haut fonctionnaire est musulman qu'il doit être nommé préfet, mais il ne faut pas que le fait d'être musulman empêche sa nomination s'il la mérite», a commenté l'ex-Premier ministre. Un jugement que l'actuel locataire de Matignon fait sien. En invitant ses concitoyens à ne plus qualifier les Français issus de l'immigration «par leur religion» mais «par leur parcours», Jean-Pierre Raffarin a implicitement désavoué le turbulent n°2 de son gouvernement.

© La Libre Belgique 2003

BERNARD DELATTRE

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